Filigrane

Il y a parfois des dérapages, comme des points de détails, qui donnent envie de vomir. Et puis d’autres, qui l’air de rien et contre l’air du temps, redonnent espoir dans le genre humain. Comme par exemple le discours d’un maire. Celui de Lussas, en l’occurrence, ouvrant la onzième édition des États généraux du Film Documentaire. Entre formules de circonstances et remerciements, pas grand chose à se mettre sous la dent. Alors on attend le buffet. Le silence, poli au début, fait petit à petit place à un brouhaha de plus en plus dissipé. L’impatience se devine, on commence à rester sur sa faim. Et puis, brusquement, des mots qui sonnent différemment : « Pour finir, j’aimerais pousser un coup de gueule ! ». Des mots dits sans énervement, juste d’une voix tremblotante qui trahit l’émotion. Des mots du cœur, qui forcent à l’écoute. L’histoire d’un arboriculteur, petit producteur ardéchois qui ne comprend plus sa place dans une société qui laisse des gens crever de faim. Le cri d’un homme pour qui « les fruits sont faits pour être mangés ». Et pas seulement par le serpent monétaire. Du sous-commandant Marcos dans le texte !

Par ce « juste geste », le maire nous rappelle ce que doit aussi être une certaine démarche documentaire. Celle d’atteindre à l’universalité au travers de l’histoire particulière. Celle de se positionner pour entrer en résistance. Et pas seulement sous le poids de l’événement. Il y a trois ans, les caméras se tournaient vers les « sans-papiers » de l’église Saint-Bernard. Aujourd’hui, les « sans-papiers » continuent à tourner. Sans caméra.

Francis Laborie et Arnaud Soulier

Filigrane

L’année 1998 pourrait bien être celle de tous les anniversaires. Qu’on en juge plutôt. On a déjà fêté, en vrac et sans être exhaustif : la fin de l’esclavage, le manifeste du Parti Communiste, Mai 1968, la naissance d’Israël, la ligue des Droits de l’Homme, sans oublier la disparition de Cloclo, notre « The Voice » national.

Autant de rappels historiques qui donneraient à penser que l’Humanité est résolument engagée dans un processus de civilisation à visage toujours plus humain et social.

Que nenni, camarade. En vrac toujours et au hasard : des enfants ont marché pour nous rappeler que l’esclavage existait toujours, les slogans de Mai 1968 ont été recouverts par une couche de pensée unique ultra-libérale plutôt épaisse, la valeur des Droits de l’Homme est régulièrement à la baisse, (grosso modo le prix d’un vol aller en charter ou l’équivalant du montant d’une subvention culturelle dans une mairie frontiste). Sans parler de Cloclo dont le téléphone n’en finit plus de pleurer depuis qu’il est inscrit aux abonnés absents. Bref, le fond de l’air est loin d’être rose quand il n’est pas, dans notre pays, franchement sclérosé de plaques de plus en plus brunes que la victoire de l’équipe d’Aimé « vous les uns les autres » Jacquet a bien du mal à faire oublier. Prenons par exemple la région Rhône-Alpes, rappelez-moi qui dirige le conseil régional ?… j’ai un doute.

Au milieu de tout ce gâchis, le dixième anniversaire des États généraux de Lussas fait figure de bonne nouvelle. Parce que ne soyons pas non plus complètement pessimistes ! Des îlots de résistance, ils en existent. Les luttes – comme dirait l’autre –, c’est comme le courant alternatif, ça s’en va et ça revient, c’est fait de tous petits riens. Ces dernières années, ça a plutôt tendance à revenir et les films documentaires, ce cinéma qu’on dit du réel, ne pouvaient être qu’en phase avec ce retour. Les États généraux, en donnant l’occasion de voir ou redécouvrir un vaste panorama de la production documentaire, ont toujours été à la rencontre de ce cinéma-là. En témoignent les dernières programmations avec les diffusions de films sur les grèves de décembre 1995, celles des luttes des « sans-papiers » ou, dernièrement, avec la présence d’Armand Gatti. Un certain regard mis encore en valeur cette année avec la venue de René Vautier (celui-là, son engagement est plutôt branché sur le courant continu), celle de Claude Lanzmann, ou encore avec la diffusion de films sur l’extrême droite française. Souhaitons que cette diffusion fraye le passage pour une parole citoyenne et – pourquoi pas – novatrice dans ses réponses aux questions que soulèvent ces films. Ce serait là une façon comme une autre de rendre hommage à cette parole confisquée à Vitrolles et ailleurs.

Avec le risque toutefois, suivant la formule désormais consacrée d’un ministre aux propos si gauches qu’ils en deviennent de droite – formule d’une telle pertinence qu’elle ne peut bien sûr faire que le jeu de notre « belle démocratie » –, avec le risque donc, que les États généraux apparaissent comme « une bande de gauchistes » faisant, eux, le jeu du Front National. Comme d’habitude. Mais que cela ne gâche pas cet anniversaire et rendez-vous dans dix ans !

Francis Laborie

Filigrane

Au commencement était le verbe. À moins que ce ne soit le geste.

C’est ce que je me disais en regardant Gatti autant qu’en l’écoutant, après la projection de son interrogatoire par ses trois chats. C’est alors qu’une vision m’est apparue. Celle du Pape sur le parvis du Trocadéro, balançant sa vérité une et indivisible, figé dans sa longue robe blanche. Fugitive apparition qui disparut aussi rapidement qu’elle était venue. Je me retrouvais à nouveau avec Gatti, subjugué par cet homme tout de noir vêtu et délivrant sa « parole éclatée ». Profondément authentique, son langage dessine un espace de liberté où les mots, dans une inlassable recherche de sens, sont une permanente bousculade de toutes les certitudes. Une parole si affranchie que les micros durent s’y mettre à plusieurs pour tenter de la capter. Parce que Gatti, c’est un corps qui bouge, indifférent aux contraintes technologiques. Constamment en mouvement, ses mains ne sont qu’arabesques baroques ou intimistes, qui balaient l’espace comme un support pictural.

J’étais justement en train de me laisser porter par ces mouvements perpétuels lorsque, par une de ces effractions typiquement contemporaines, la sonnerie d’un téléphone portable a dérangé ma concentration. J’ai alors pensé à un de ces engins dans ses mains à la gestuelle si expressive, et je me suis dit que Gatti aurait sûrement beaucoup de mal à s’en servir. L’imaginer avec un portable collé plus de dix secondes à son oreille m’a même paru anachronique. Un peu comme si le Pape se baladait avec un drapeau noir à la main.

Francis Laborie

Filigrane

Il faut reconnaître que les États généraux du film documentaire de Lussas n’ont pas peur des foudres papales. Organiser pendant sa visite un séminaire autour du thème « Corpus Christi », dont les cinq volets décortiquent un épisode biblique à l’aide d’outils qui ne sont pas toujours théologiques, et projeter le film Reprise mettant en scène la canonisation païenne d’une sainte de la classe ouvrière : il fallait oser ! Et je ne parle même pas du séminaire sur les archives. Eh bien si, parlons en des archives. De celles du Vatican par exemple. Parce que je ne suis pas sûr qu’elles aient pu être convoquées à Lussas.

Il faut aussi reconnaître une chose au Pape, c’est qu’il n’a pas la rancœur tenace. Rappelez-vous, il y a un an exactement, même que ça avait fait un peu de bruit aux États généraux. Les CRS avaient défoncé la porte d’une église pour en expulser des ouailles qui n’avaient pas de papiers, sacrifiées qu’elles avaient été sur l’autel électoraliste.

Eh bien je ne me souviens pas avoir entendu le Saint Homme émettre la moindre protestation à ce moment là ! Pourtant une église, c’est un peu sa résidence, non ? Si ça se trouve, les mêmes qui ont fracassé sa porte, assurent aujourd’hui sa sécurité. Pas rancunier pour une hostie, je vous dis.

En tout cas, je ne sais pas s’il faut être en possession de son titre de séjour pour accéder au Paradis, mais ce qui est sûr, c’est que si un jour tous les Sans Papiers ont le droit d’aller en paix sur cette terre, ce ne sera sûrement pas grâce à lui !

Francis Laborie

Filigrane

Il ne lui reste plus que quelques jours à bosser. Encore quelques Ricard à servir, quelques verres à essuyer, un dernier repas pris à la va-vite, et basta, il rend son tablier de garçon de café et se tire de Lussas. « États généraux du film documentaire ». C’est ça qui l’avait attiré ici. Surtout le mot « film ». Ça lui avait illuminé l’esprit avec la force d’un projecteur. Une telle réunion de films, pour lui, ça voulait dire festival. Un mot pailleté de strass. Et des festivals, il en avait déjà vus. À la télé pour être exact. Avec tous ces photographes qui tournaient tout autour comme des mouches. Ah, quelle chance ils avaient, ceux-là ! Et c’est bien de ça qu’il avait envie. Être comme eux. Voir des stars. Les servir. Leur parler peut-être. « Un café, s’il vous plaît. », « Voilà, Madame Deneuve. », « Une petite… euh, bière, Monsieur Bel­mondo ? », « Oui, merci… Non, gardez la monnaie. »

Imaginez un peu. Et une dédicace par-ci, un sourire par là. Les côtoyer. Surprendre leurs conversations au hasard d’une commande. Leur donner du feu peut-être. Exister quoi. Tiens, il emmènerait son petit Kodak, histoire de prendre quelques clichés à faire baver de jalousie ses collègues de boulot. Ils n’en reviendraient pas d’une telle chance, eux qui auraient passé l’été derrière de tristes comptoirs. Et aujourd’hui, alors que la semaine se termine, il n’a toujours pas vu l’ombre du parfum d’une vedette. Même pas à la télé. Ici, les stars s’appellent Comolli ou Labar­the. En plus, il paraît que Bernard Rapp était là, mais sans ses lunettes il ne l’a pas reconnu… Tu parles d’une déveine ! Alors le projecteur s’éteint doucement pour assombrir son esprit d’un voile d’amère fatigue. Décidément, la vie est vraiment merdique.

Francis Laborie

Filigrane

Avant-hier, s’est tenu un intéressant séminaire sur « Un siècle d’écrivains ». J’y étais. Bernard Rapp aussi. Assis derrière un micro, un peu comme à la télé, sauf qu’à la télé on ne voit pas le micro. Et puis autre chose en lui me paraissait différent. Une anomalie quelque part. Son regard, ses gestes, ses lunettes… Oui, bien sûr, ses lunettes ! Celles qu’il tient habituellement dans un geste « pivotien », et qu’il avait posées devant lui sans les toucher. J’étais déçu, je ne le reconnaissais pas complètement. Mais était-ce dû à sa présence… Quel séminaire de qualité ! Des questions sur le cahier des charges, le style des émissions, le choix des auteurs et leur liberté d’action, la production. Tout cela abordé dans une atmosphère détendue, sans énervement aucun. Même les rares critiques étaient émises d’un ton feutré, sans provocation aucune. Et Rapp qui répondait en souriant, un petit mot d’humour par-ci, une explication par-là. Vraiment un débat remarquable. N’empêche, j’aurais bien aimé qu’il porte ses lunettes. Sans elles, il me paraissait comme déshabillé. Je ne voyais maintenant plus qu’elles, là sur la table, en attente, orphelines. Qu’est-ce qui l’a finalement poussé à faire le geste que j’attendais désespérément ? Mouvement conscient ou pur réflexe télévisuel ? Une chose est sûre : d’un coup le niveau de la réflexion est monté d’un cran lorsqu’elles ont surgi au bout de ses doigts.

Francis Laborie

Filigrane

Le confinement du cinémobile n’a pas suffi à contenir les débordements théoriques et bien sûr, c’est tant mieux. La rencontre autour de « Décembre en août » a bien eu lieu et ce n’est pas terminé. Quoique… Ou alors elle s’est déplacée. Plutôt que de quadriller l’espace de la problématique, on a craint un instant que les intervenants ne la verrouillent. Le contrepoint n’est pourtant pas venu de celui qu’on attendait : le cheminot ne retrouvait pas le sens de son travail de gréviste dans les images de ses collègues, qui d’ailleurs n’en revendiquaient pas tant. Un chercheur découvrait le monde du travail. Les professionnels ne s’y étaient pas mis à temps, mémoire oubliée, pas même construite, même s’il est encore temps. « Et ça m’a fait doucement rigoler ». Alors au travail…

Christophe Postic

Filigrane

Un ami m’a raconté comment il avait trouvé un oisillon, perdu, sur un trottoir traversé de piétons sans regard pour sa détresse. Il l’avait délicatement attrapé pour le déposer sur un morceau de soleil, couverture accueillante étendue le long d’un petit mur. Comme si la vie d’un oisillon pouvait être sauvé par un rayon de soleil. Ça m’avait même fait doucement rigoler cette idée là. Et j’étais là, à penser à cette histoire en sortant de la salle où venait d’être projeté Que sont mes amis devenus ? fragments de vies disloquées aux quatre coins du monde. Comme quoi les correspondances d’esprit sont aussi impénétrables que les voies de l’Autre. Quoique.

Certains films, et les films documentaires en particulier, semblent tellement perdus dans la jungle mercantile de l’univers cinématographique que la moindre salle obscure ouverte à leur diffusion apparaît comme une petite chance de survie. Lussas, pour eux, est un de ces petits coins de soleil accueillant cette rage de vivre et d’exister. À bien y réfléchir, l’idée de mon ami n’était peut-être pas si conne que ça.

Francis Laborie