« Sunt lacrimae rerum »
« Les larmes coulent au spectacle du monde »
Virgile, Énéide I v.462
La première caméra
L’œil de la caméra descend du ciel sur les confins du monde. Les premiers êtres qu’elle rencontre l’attendent au centre d’une prairie, une poignée d’hommes et d’enfants. Son atterrissage entraîne une fascination muette. Mais ce n’est pas l’imposant hélicoptère qui les intrigue, mais plutôt l’outil qui capture les visages. Leur regard frontal est d’une impérieuse beauté, le vent qui secoue leurs cheveux d’or semble souffler depuis la première image de Sans Soleil de Chris Marker : trois enfants islandais marchant sur une route, image tremblante du bonheur suivi d’une longue amorce noire. Mais l’image du bonheur semble ici avoir vieilli. Le regard des enfants a perdu son éclat, il scrute l’équipe du film, fouille l’œil de la caméra. Elle est comme la première caméra, ils sont comme les premiers visiteurs.
Clément Cogitore comme il le faisait dans Biélutine interroge à nouveau la figure du reclu. Mais cette fois le couple de riches esthètes collectionneurs d’art cloîtré dans son appartement fait place à la famille Braguine, clan de chasseurs exilés aux limites de la Sibérie Orientale. Retirés du monde, ils ont quitté ses lois. Braguine le patriarche a bâti de ses mains des cahutes au bord d’un fleuve. Autour d’eux s’étend l’immense Taïga sauvage. Ils pourraient être les seuls êtres vivants, heureux habitants d’une terre vierge mais ils répètent en litanie le nom d’un fléau : Kiline, la famille voisine avec laquelle ils se livrent une guerre de territoire cruelle et sans merci. Une barrière sépare leurs terrains. Les Braguine vouent à leurs semblable une haine sans fin, et pour cause : les Kiline sont acoquinés avec leurs plus grands ennemis, les braconniers venus du monde extérieur qui envahissent et piétinent leur nature.
Res nullius (la chose sans maître)
Braguino pourrait se lire comme une fable où la haine du prochain s’ancre dans le partage des terres. Leur trop grande proximité, autant spatiale et culturelle que physique, les oppose. Leur haine se fixe dans une question : qui en premier a foulé cette terre, du temps de sa virginité ? Les enfants nous répondent silencieusement : seul leur terrain de jeu, petite île de sable enclavée entre les propriétés est un territoire vierge. La gravité et le mystère de leurs regards nous dit l’impossible retour au monde originel. L’île des enfants, sanctuaire d’une possible innocence, accueille les enfants Kiline et Braguine, qui se mirent et se sentent dans une paix en tension. Leurs jeux étranges prennent des formes d’un rituel.
La capture des regards
Veillant tard le soir, effectuant des tâches adultes, les enfants ont un statut incertain. Tandis que leur mutisme éloquent et solitaire semble détenir la clé de ce monde, l’agitation confuse des adultes détachée de toutes utilité, le plaisir qu’ils prennent à la violence et aux injures paraît enfantine. Les radios bricolées et les téléphones satellites sont entre leurs mains comme des jouets. Leurs préoccupations paranoïaques et leurs sombres rêveries sont des obsessions cruelles et puériles. Les enfants contemplent le temps qui passe tandis que les adultes jouent à la guerre. Cette inversion est relayée par la caméra qui, à son tour, déplace le lieu habituel du regard. Celui des enfants capture la caméra. Il se plante au cœur de l’image, en fouille le point, lui demande ce qu’elle fait là, lui intime de cesser son agitation. Le regard-caméra devient le vecteur d’un mouvement qui va de l’enfant à la caméra et de la caméra au monde. C’est lui qui filme et il filme comme on nomme les choses pour la première fois. Dans ce monde réinventé il ne sait plus où se porter, il se pose comme un insecte sur une fleur, butine le monde avec grâce et naïveté. Ce regard premier colle au monde, à ses agitations à sa surface, les gestes sont saisis au vol comme capturés dans le filet du film. À la manière dont les chasseurs pointent leur fusils sur l’envol des proies, le monde est saisi en son premier surgissement, recréé, ré-énoncé, comme dans une série d’instantanés photographique. L’image segmente le monde comme le langage segmente la pensée.
La caméra animiste, filmant depuis l’intérieur des choses évite l’écueil d’un séduisant exotisme. Une main lâche un tronc, un visage se balance furtivement. Le montage suspend les gestes et les regards en les enchâssant. Leur confusion génère un tournoiement, un tourbillon de fragments de vie qui emporte le spectateur ou le laisse à distance.
La réinvention du noir
Les valeurs du noir sont variées : amorce, césure, ellipse… Il image le néant : du noir les figures naissent et dans le noir elles basculent. Dans Braguino il n’est plus le partage entre le vide et l’existant : il s’impose comme un corps affirmé et positif. Il dit, la réclusion d’une subjectivité, l’impossibilité de voir le monde tel qu’il est : le petit garçon se met les mains sur les yeux, la petite fille se bouche les oreilles. Le noir devient lui aussi un personnage de cette fiction. Quand les envahisseurs ordonnent à l’opérateur de couper sa caméra, le film même devient une injonction au noir. Il ne se termine pas, s’ouvre dans l’obscurité, permet le commencement d’un film en nous. Fermons les yeux, comme cette caméra dans la main émue de Chris Marker ferme l’iris : nous pouvons maintenant entendre la voix qui résonne avec une infinie tendresse pour le monde sur l’image perdue de ces trois enfants blonds. « Si l’on a pas vu le bonheur dans l’image on en verra le noir… »
Michaël Soyez