Entretien avec Jacqueline Caux, réalisatrice de Si je te garde dans mes cheveux…
Vous faites des films depuis une quinzaine d’années, au rythme d’un film par an, quasiment tous consacrés à des musiciens. À quand remonte votre passion pour la musique ?
Je me suis intéressée au free Jazz dès l’adolescence : Sun Ra, Albert Ayler, Cecil Taylor. Parallèlement au jazz j’écoutais de la musique contemporaine : John Cage, les musiciens du mouvement minimaliste, Steve Reich, Philipp Glass, Terry Reily. Mon goût pour les musiques avant-gardistes correspondait sans doute à ma révolte d’adolescente.
Il y a pour vous un rapport entre ce que font les avant-gardes musicales et une forme d’émancipation ?
Il y a quelque chose dans les avant-gardes qui vient rompre le ronron institutionnel, ce qui d’emblée leur donne une dimension politique. Le free jazz, par exemple, est associé à la révolte des noirs américains pour les droits civiques. J’ai eu la chance de connaître plusieurs moments musicaux forts : Xenakis et Stockhausen, John Cage qui amène la notion de hasard dans la musique et rompt avec les règles établies par Boulez, le free jazz, les musiques répétitives, la techno.
Comment votre intérêt pour les avant-gardes musicales vous a amené à faire des films ?
J’ai d’abord fait des petits films expérimentaux pour moi-même. Ces films ont été projetés au Festival international du film de femmes et j’ai eu envie de continuer. J’ai commencé à faire un film sur La Monte Young, que je considère comme le créateur de la musique minimaliste, mais qui est bien moins connu que John Cage.
Et j’ai eu très vite envie de faire quelque chose sur la musique techno, qui avait mauvaise presse à ses débuts, notamment à cause des raves. Je voulais montrer qu’elle avait des liens d’une part avec la musique noire, le rhythm and blues, et d’autre part avec la musique électronique. Je suis donc allé à Detroit pour faire Cycles of the Mental Machine (2006).
Et puis en 1984 et 1985, avec mon mari Daniel Caux (musicologue, essayiste et critique musical) et Patrice Chéreau nous avons organisé les « Journées de musiques arabes ». Dans Si je te garde dans mes cheveux…, je voulais rendre hommage à ces musiques auxquelles on s’intéresse peu en Occident. Je voulais signifier, à rebours de ce que disent les actualités, que les pays arabes ce n’est pas que de la violence. Et je voulais surtout rendre un hommage aux femmes qui font de la musique au Maroc, en Tunisie, en Syrie. Je voulais montrer la difficulté qu’il y a à être une musicienne dans ces pays et rendre hommage à cette attitude qu’elles ont eu tout au long de leur vie, de se démarquer avec douceur.
Il y a un lien pour vous entre la musique minimaliste et la musique arabe ?
Ce sont des musiques qui sont fondées sur la répétition, la durée, les interruptions. Et puis il y a un lien avec la transe qui les rapproche aussi de la musique noire et de la techno. Comme dans toutes ces musiques les compositeurs sont eux-mêmes des instrumentistes, il y a un fort ancrage de ces musiques dans le corps. C’est de là que vient leur côté hypnotique.
Le fait que ces musiques soient des expressions directes du corps engage naturellement à filmer les musiciens.
Ce que je veux capter c’est le « regard intérieur », la concentration sur l’écoute. C’est pour ça que je ne filme pas les concerts, seulement les répétitions, en essayant de me faire la plus discrète possible. Je tourne avec une petite équipe. Je fais les plans larges, et deux autres cameramen font les plans rapprochés. Je leur demande de filmer au plus près, les mains, le visage, l’instrument. J’essaie de coller au processus créatif, d’ancrer la musique dans le geste qui la produit. C’est pourquoi mes séquences sont assez longues.
Vous voulez qu’elles aient une dimension contemplative ?
Oui parce que ce sont des musiques qui amènent à ça. Dans Si je te garde dans mes cheveux… je cherchais une adéquation musique-image, quelque chose qui pour moi est comme un temps suspendu. Il y a aussi cet enjeu d’être passeur, de rendre hommage. Ce que Wim Wenders, par exemple, sait très bien faire dans ces films sur Nicholas Ray, Kurosawa ou les musiciens de Buena Vista Social Club.
J’ai voulu faire ce film en partant de la musique traditionnelle, avec Hadda Akki, une chanteuse marocaine nomade, aux formes les plus contemporaines de la musique arabe avec Kamilya Jubran, une palestinienne qui intègre à ses compositions la musique électronique. Ces femmes ont un courage inouï. Aucune n’est mariée, aucune n’a d’enfant. Il y a un prix à payer pour être une musicienne dans le monde arabe. D’où le titre de mon film Si je te garde dans mes cheveux… qui fait référence au voile, au tabou de la chevelure dans l’Islam.
Vous montrez, dans ce film, que la création artistique est un chemin d’émancipation. Lacan dit que pour devenir artiste il faut « s’auteuriser », qu’il faut devenir à soi-même sa propre loi.
C’est aussi ce qui caractérise mon parcours. Je ne réponds pas à des commandes, je ne fais que des choses reliées à ma vie, des choses que je connais réellement comme les musiques arabes. Ce sont des commandes que je me passe à moi-même.
Propos recueillis par Antoine Garraud