Venise et ses amants est un portrait de la ville en créature perverse, en illustre lieu où sont venues se perdre de Byron à D’Annunzio, toutes les âmes romantiques. Le film s’érige en fantasmagorie précieuse enquêtant sur la légende vénitienne qui irrigue les cercles intellectuels européens dès la fin du XIXe siècle. La Mort à Venise de Thomas Mann en 1912 gravait la beauté létale de la ville dans les esprits. Venise et ses amants décrie le sortilège vénitien pour mieux en raviver la légende.
Le film se compose d’un récit lu en voix off par Jean Cocteau et d’un flux d’images tournées par Luciano Emmer et Enrico Gras. Deux voies sémantiques se superposent mais le récit semble premier et c’est à ce chant poétique puissant que l’on s’attache pour pénétrer la légende vénitienne. Venise et ses amants est comme porté par la voix du poète, généralement absente des films qu’il a réalisés en son nom, et qui se révèle ici métallique et caverneuse. Les images ne sont pas de simples illustrations du texte, il existe une homologie entre les matières, sonores et visuelles, à l’origine de cette enquête sur la ville. Le film est un portrait de Venise en femme fatale, attirant toutes les âmes romantiques venues aggraver leur mal et sombrer dans l’abîme. Cocteau pointe les périls et défie les charmes maléfiques de la Sérénissime. Le plan d’ouverture montre d’emblée le mal qui gagne la ville. On devine sur les marches plongeant dans le canal, le frisson ondulant des algues immergées. Les miasmes du cloaque se régénèrent en eau trouble et les images deviennent le corps de la légende. Les piliers dévorés par d’aquatiques mycoses, les tunnels obscurs, les recoins pierreux d’une ancienne geôle, tous ces éléments s’accordent à l’onirisme de la voix off. La fièvre qui hante les canaux devient perceptible pour l’œil.
Les images esquissent un paysage culturel. Ainsi quelques peintures, qui resteront anonymes, sont porteuses d’un univers esthétique qui s’adjoint aux figures convoquées par le texte coctalien.
Certaines images ont également une dimension allégorique. De petites figurines au bal rappelant, les masques des fêtes vénitiennes s’animent étrangement. Mais les corps dansants sont ici réifiés et représentent cette éternelle pétrification des âmes prises de passion pour la cité des Doges. Venise et ses amants est une géographie du désir. Le lieu, sirène perfide, se fait ainsi l’écho des tribulations de l’âme. Dans Le Grand écart, publié en 1923, Cocteau rapporte déjà le pouvoir révélateur de la ville : « C’est un fait que le bal masqué démasque. On dirait un conseil de réforme. Venise à force de rampes, de projecteurs, montre les âmes toutes nues ». La ville dévoile, conquiert les esprits vulnérables pour mieux les étreindre de ses fièvres sublimes. Par deux plans distincts qui interviennent au début et à la fin du film, Venise, beauté morbide, est incarnée par une bauta, costume traditionnel du carnaval composé d’un tricorne, d’une cape noir et d’un masque blanc. Cette bauta toutefois est un costume vide qui ne dissimule rien, ni personne, un miroir où chacun se voit confronté à ses propres projections. Emmer au cours de quelques plans capte judicieusement le reflet des édifices dans l’eau des canaux. Ces vagues images matérialisent le trouble des âmes. Parmi les images hétéroclites qui composent le film, un gros plan sur le visage grotesque d’une figurine de bois surprend, son regard démesuré, écarquillé par l’effroi, glace autant qu’il séduit.
Florence Andoka