Du désert

On savait la terre batave plane, rétive à tout relief, mais deux documentaires de la sélection hollandaise annoncent qu’elle est en outre en voie de désertification. Quelle belle journée et Nature et nostalgie s’inscrivent dans un même décor paysan et oscillent identiquement entre les deux pôles de la nature et de la culture, pour arpenter leurs entrelacs, le va-et-vient entre la domestication du sol et les droits que la terre fait valoir, toute la gamme des mélanges et des hybridations. Les deux toutefois selon des optiques inverses : Quelle belle journée tourne autour d’un vieux couple paysan travaillant son domaine malgré l’avancée de l’âge et la raréfaction des hommes, quand Nature et nostalgie quadrille une zone agricole que l’État entend dépeupler pour la rendre à la nature. Le premier se focalise sur l’arraisonnement du monde, son acculturation, le second sur la pente inverse que prend une civilisation désireuse de faire marche arrière vers son harmonie première. D’où deux déserts, l’un de la fin, l’autre du commencement. D’où aussi deux pratiques visuelles visant l’évidement du plan et les jeux sur les lignes d’horizon, et cherchant dans les paysages qu’elles filment le croisement entre la présence de l’homme et son absence.

Le monde de Quelle belle journée est aussi crépusculaire que taiseux. Le couple qui l’habite maintient une exploitation ancestrale qui, rupture dans l’ordre millénaire de la transmission, n’aura pas de repreneur après eux, car le fils s’est fait cinéaste plutôt qu’agriculteur ; leur legs ne sera donc pas patrimonial, mais, puisque cet héritier les filme, symbolique, en images plutôt qu’en nature, tournant le testament en témoignage plutôt qu’en donation de bien. C’est parce qu’il renonce à le reprendre que le réalisateur peut filmer cet espace à l’orée de l’abandon, dans une campagne aussi délitée que les corps qu’elle abrite sont délabrés de trop longs labeurs, faisant se répondre les sillons des champs et ceux ravinant les visages de ces êtres entrés dans le dimanche de la vie. Et pour appuyer la mélancolie généralisée du film, les propos de ses protagonistes ne cessent de prophétiser la fin prochaine du vieux monde agricole, déjà trop mécanisé pour qu’y subsistent les anciennes solidarités, et trop dévalorisé dans l’imaginaire collectif pour que la moindre grandeur s’y puisse encore récolter. Rien ne reste que la grisaille d’une brume persistante masquant tout horizon. Le film suit une année entière cette vie sans latitude, d’un nouvel an à un autre, évinçant toute narration pour ne figer dans le temps que quelques moments aussi anodins qu’emblématiques de ce monde finissant. Manière de rendre hommage comme de dire adieu.

Toute autre est la temporalité de Nature et nostalgie : treize ans, soit le temps écoulé entre l’annonce d’un projet – briser les digues protégeant un territoire dont il faut restaurer le caractère primitif – et sa réalisation. La cinéaste enregistre les évolutions du paysage et les successions de réunions, couplant des plans larges et mobiles, le plus souvent panotants, à une voix off monocorde égrenant les dates et les avancées ou résistances. Mais cette simple recension d’événements silencieux n’est que l’argument donnant matière à une réflexion sur ce désir de retour, cette aberrante idée d’user des moyens de la culture pour reconstruire ce qui la précédait. Le mot est vite lâché, nostalgie, mais il se teinte tout aussi rapidement de colorations biographiques. Le deuil de la nature est identique à celui de l’enfance qu’évoque par fragments la cinéaste, et pas plus que la seconde la première ne se peut retrouver. Ne demeurent possible que les noces des deux pôles, que tentent de figurer les plans faisant se croiser la ligne verticale des routes humaines à celle horizontale où s’embrassent ciel et terre. Ce procédé, la voix off l’énonce en toute lettre, lisant souvent le script rédigé à l’occasion des prises, listant les images et précisant leur contenu, à tel point que le film devient souvent le journal de son propre tournage.

Mais à ce premier feuilleté des jours rythmant une histoire à pas lents se joint un cahier plus intime, le récit de l’amour de toute une vie interrompu par la mort de l’autre. La seconde partie du film devient journal de deuil, le décès déteint sur chaque image, et l’ensemble, de réflexion sur la séduction des origines, devient méditation sur la finitude puis, en un ultime mouvement, se transforme en bréviaire de sagesse mystique sur l’union de toutes choses et l’identité des contraires. C’est dans le même sens que va l’unique référence appelée explicitement par le film, 2001 : l’Odyssée de l’espace, où début et fin coïncident, où l’achèvement de la culture signifie le retour vers son aurore. Nature et nostalgie se nourrit d’une tension entre deux temporalités antithétiques. La première, que véhicule le langage, renvoie à ce bornage des extrêmes. La seconde, dont la figuration est dévolue aux images, n’est qu’inlassable répétition : Digna Sinke prend soin de n’élaborer que quatre ou cinq types de plans, matrices formelles dont le réemploi régulier pousse toutes les différences à se résorber en une continuation de l’identique dans un paysage qui, déboisé, arasé, ne laisse que peu de place à l’inscription du passage du temps. Usant de la dialectique à tous les niveaux, le film tente la gageure paradoxale de scruter un événement advenant dans un temps trop long pour qu’il soit aperçu ; seulement, cette quête initiale se voit redirigée vers un chant funèbre inversant les termes premiers du film pour finalement frapper de deuil non l’origine perdue, mais le monde des hommes.

Gabriel Bortzmeyer