On s’installe dans les sièges de la Salle cinéma, on presse le pas sur le chemin du Moulinage, ou on discute dans un jardin, avant une projection chez l’habitant. On va voir Les Âmes mortes, L’Esprit des lieux, Cassandro The Exotico !, ou Quelle folie.
Avant la séance
Daniel
grincement des strapontins papier froissé, vibration d’un portable qui s’éteint
(voix discrète) Je suis arrivé à neuf heures pour faire la queue. Je suis curieux, c’est une expérience en soi, un film de huit heures. Ça implique forcément une écriture particulière. Soit je décroche au bout de deux ou trois heures, soit c’est parti pour la journée.
Véronique
mélange de discussions acoustique mate rires d’enfants
(voix forte, expressive) On était en train de se dire : C’est quoi le film ? (rires) On ne connaît ni le titre, ni l’année, ni le nom de la réalisatrice : autant dire qu’on y va à l’aveuglette. C’est agréable de sortir de la foule du festival, on est en petit comité, c’est festif et moins studieux. Je n’aborde pas le film de la même manière. Les enfants sont en haut, ils vont avoir droit à une projection rien que pour eux. Ce sont les seules séances où on vient en famille.
Axelle
crissements de pas hâtifs
Pourquoi on va à cette projection ? C’est aléatoire. On a lu le synopsis : une personne qui ne peut jamais se fixer, qui est toujours sans repère… du coup, moi j’ai envie de voir comment on peut filmer de manière extérieure une perte de repère intérieure.
Maé
ouverture de chaises pliantes déplacement d’une table fermeture éclair
J’arrive toute éveillée, je viens d’aller me baigner à la rivière. J’ai un peu peur de l’état dans lequel je vais ressortir, car à chaque fois Wang Bing nous montre des choses dérangeantes. Je t’en dirai plus après.
Après la séance
Daniel
basses étouffées / grondement discontinu / bruit d’une poignée de porte
(voix chuchotée) J’ai vu le film presqu’en entier. Je suis assez surpris qu’on puisse supporter huit heures de film et en redemander ! Cette répétition de portraits pourrait être monotone. Mais pour une raison assez indéterminée, on reste là, on s’endort un peu par moments puis on se reprend.
Anna
fréquence discrète d’un appareil électrique / moteur ronflant de mobylette / bourrasques de vent
J’ai eu des sensations physiques très immédiates, par l’épiderme, comme quand des ongles sur un tableau te font dresser les poils. Les sons du film sont fins, multiples, délicats, puissants. Ils contiennent beaucoup d’émotions. Celui qui m’a le plus marqué est « le tapis », une sorte de fourmillement de milliers d’insectes. Un son articulé, rapide, aigu et doux. Quelque chose de familier et à la fois de complètement exotique. C’est difficile de décrire une sensation…
Marie-claude
Ça m’a rappelé mon père, il était fana de matchs de catch. Je ne comprenais pas pourquoi ça le faisait rire, pour moi c’était de la violence. Ce soir, ces images m’ont sauté au visage, et je comprends finalement pourquoi mon père riait beaucoup.
discussions animées / raclement de chaises sur le sol / choc métallique
Hacim
piétinement sur du gravier
J’étais un peu dans le rejet au début du film. J’ai été éducateur, et ça m’a renvoyé à ma décision d’arrêter ce métier. Mais après, je suis très vite rentré dedans, le film a quand même happé mon attention et ma curiosité pour le regard que le personnage avait sur nous, « les névrosés ». J’ai adoré.
Monique
cliquetis / choc de verres
On comprend que c’était une période où tout le monde crevait de faim, personne n’osait dire que les rendements étaient insuffisants. Mourir de faim, ça paraît banal. Je me suis aperçu que je n’ai jamais eu très faim, je ne l’ai jamais vécu dans mon corps. On sent que c’est une épreuve terrible.
Daniel
Le film, c’est la narration de petites choses sordides : comment on traquait ces gens par l’intermédiaire de la faim, comment on les humiliait. Et on le reçoit un peu en se disant : on est pareil. Dans notre vie contemporaine, facile, qu’on s’ingénie à complexifier, beaucoup de nos ennuis viennent de ces petites choses sordides entre humains.
Yves
(voix rauque) Comment on sort du film ? Comme ça. On va se débrouiller avec, et on va en parler je crois.
Alix Tulipe, Chloé Truchon et Antoine Raimbault