Coupe son

Tan s’ouvre avec un bruit sec et répété. C’est un bruit frénétique et irrégulier, énigmatique. Il résonne comme dans un espace à la fois grand et confiné. Des parties du corps humain (le mot Tan signifie corps en farsi) apparaissent au repos, avec, toujours en arrière-fond, ce bruit indescriptible, précis, et insistant. Il est coupant comme on dirait d’un mot qu’il est coupant, mais il évoque aussi le travail assidu du pic-vert creusant son nid, il force l’attention, il appelle, il définit un territoire. Des sons, composés pour le film, se combinent à la voix chuchotante de la narratrice – qui énonce son projet (improbable), pour finir en crescendo sur son visage face caméra, voilé, impassible et déterminé: le son et l’image sont noués là en une intention pure. Coupez. Silence.

Le projet d’Elika Hedayat consiste à filmer dans le réel des personnages « sortis » de ses peintures. Elika Hedayat a travaillé avec Annette Messager et étudié aux Beaux-Arts. Si elle mêle dans sa pratique artistique, image, performance et film, il est question ici de son œuvre picturale avec ses chimères burlesques et inquiétantes aux têtes arrachées. De la guerre, du traumatisme, de la dictature iranienne et des manifestations violentes dénonçant la fraude électorale de ces dernières années, elle tire des mondes dystopiques et critiques.

D’un plan à l’autre, les corps sont entiers ou morceaux, pieds ou mains, hypertrophiés ou infirmes, mais toujours des existences. Les personnages sont ainsi Hadi – jeune ouvrier qui se consacre au culturisme et qu’i on regarde exposer des muscles démesurés la peau couverte de peinture dorée, Alireza – victime d’une bombe lors de son service militaire, et père de deux filles, visage sans yeux, bras sans mains, et Ismail – membre d’un groupe de plongeurs mutilés pendant la guerre Iran-Irak, plongeur sans mollet et sans pied gauche. Le cadre découpe les corps. Partie pour le tout, la personne est exposée aux regards, pour une capacité à faire saillir un muscle ou passer outre ses mains manquantes, comme corps exacerbé, comme corps raccourci, comme corps cybernétique, comme chaise roulante, comme corps public et héroïsé. La coupe peut se démultiplier presqu’à l’infini qui oppose d’un plan à l’autre les bris épars qui inspirent l’artiste. La coupure devient suture par l’artifice d’un son qui tour à tour atténue ou exacerbe l’expressionisme du réel et l’infuse de la conception généreuse de l’artiste. Caméra au plus près de la blessure, la voix raconte une histoire, les couches de sons se superposent et deux corps celui d’Alireza et celui d’Elika se rejoignent dans le fond de la piscine, des sons artificiels de bulles amplifiées signalant leurs respirations communes. Le son est geste, donc manifestation d’une intention, rappelle Daniel Deshays – dont le séminaire « Points d’écoute, périphéries du silence » est attendu samedi. Le son module des effets d’échelle où l’infime, grandi et symbolique, touche. Définitif. Les bruits d’enfants de la rue pénètrent le silence habité d’un salon où la voix évoque les émissions de sa jeunesse où l’estropié par sa performance devenait le héros du quotidien. Alizera mange à grands bruits un fruit, puis écoute, concentré sa fille chanter. Dans l’écart entre réel et intention commune (de l’artiste et de son personnage), le monstre s’efface, devenu intimité simple.

D’un plan à l’autre, la nuit heurte le jour ; blanches les photos de jeunesse, noirs les chants et le fouet d’hommes agglomérés en foule. Le sonore suture alors le récit individuel à la prière collective. Les corps sont tour à tour frappés, heurtés ou battus. Le martèlement est suspendu. Le silence habité d’une rue, d’une cuisine, ouvre un espace au témoignage. Il raconte les volontés consentantes à ces gestes violents.

D’un plan à l’autre, la terre s’oppose à l’eau ; les corps s’exhibent dans les montagnes arides de l’Iran ou se coulent souplement dans une piscine ou la mer.

D’un plan à l’autre, la femme s’associe l’homme ; l’artiste se filme à côté et avec ses personnages : « ils seront les personnages de mes dessins » ; elle se fait partenaire ou contrechamp de leurs gestes. D’un plan à l’autre des mondes d’hommes s’abandonnent à une femme cinéaste qui s’immisce ou qu’on refoule, et se fait témoin malgré la société qui l’interdit.

Le son est travaillé par l’attendrissement de l’artiste. Par la construction insistante de son territoire sonore, le film parvient le tour de force d’élaborer une pensée de l’assujettissement du corps au pouvoir, ou à la dictature, à l’instant décisif où il se travaille comme acte intime et libre.

Laure Vermeersch