« Nothing is seen in the fog »

Une main d’orang-outan, un visage abîmé, puis les étincelles d’un feu qui s’envolent dans la nuit noire. Des instants fugaces, volés au mouvement du monde. La densité du noir et blanc rend indistinct ce qui apparaît devant nous. C’est l’enchevêtrement de ces premiers plans qui les charge d’une ardeur qui éclaire le regard. Le silence les fait surgir progressivement. Une femme marche sur un chemin enneigé, dans la forêt. Et il nous faut d’abord faire l’expérience de voir. Sur un ciel barré de nuages noirs, le soleil apparaît, et avec lui le son. Le crépitement d’un feu se propage, et enveloppe les éléments. Comme s’il fallait trouver un nouveau chemin.

On entre en ville. Les constructions en tôle et les routes de terre battue font écho à la fragilité des visages et des corps qui, tour à tour, apparaissent. On comprend que ces personnes sont en marge : des gens emportés aux bordures d’un monde en marche. On s’attache aux moindres gestes, au moindre regard. Leurs visages persistent dans notre mémoire, comme ils s’inscrivent dans les plans. Le noir et blanc renforce l’impression d’un temps immanent : ils ont toujours été là, nous aussi.

Un garçon peine à attacher un bidon plein d’eau sur un vélo. Dans le soin qu’il porte à sa tâche, il annule toute mise à l’écart. L’attention qu’on lui porte en le regardant abolit la distance instituée. Dans la durée du plan, il apparaît comme force centrifuge.

Les alentours changent. Le béton s’estompe pour laisser place à des lieux à mi-chemin entre nature et ruines. Un déplacement est amorcé que le cadre accompagne, lui aussi : les plans rapprochés, qui enfermaient les visages et les corps au milieu de l’architecture, s’élargissent finalement pour englober presque toute la steppe, ses occupants humain* et animaux, ses montagnes et son ciel orageux. Cet élan englobe les différents espaces. Le chemin du film devient le lieu d’une exploration.  Un ours somnole dans sa cage, un fou récite un poème depuis les barreaux de sa fenêtre ; ces rencontres nous amènent au bord d’un lac où repose une barque abandonnée.

Tout comme les humain*, les animaux forment une constellation du vivant : oiseaux, chiens, chèvres, vaches font exister eux aussi les paysages, dialoguent avec les êtres. Une force se dégage de cette liaison, une empreinte d’osmose qui se construit à la cadence du voyage. Cette translation topographique est aimantée par un désir puissant : celui d’aller voir.

À l’œil de la réalisatrice se télescope celui de la caméra qui, comme une longue-vue, lui permet de voir ce qu’elle appréhende. Le montage rend possible l’échange entre un groupe de jeunes filles, les yeux brillants rivés sur la caméra, et une vieille femme courbée, qui sourit, elle aussi levant les yeux jusqu’à cet œil. La rencontre est fabriquée mais bien palpable. Une fois émergées du tissu du monde, les images réunies, vécues résonnent pour créer un abri. Le film devient le lieu où coïncident les éléments pour « faire monde ».

« Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. […] Donc le poète est vraiment voleur de feu. » Ce que Nadya Zakharova offre au regard s’enrichit jusqu’à devenir une exhortation à la liberté. Aller de front face à l’autre, le regarder dans les yeux, rendre tangible la puissance du lien humain.

Garance Le Bars