Entretien avec Mathieu Tavernier
Votre film, Dann Zardin Pépé, témoigne de la spoliation de terres des habitant* de l’île de la Réunion sous prétexte d’aménagement. Lorsque vous évoquez les responsables, vous dénoncez la mairie et la SEDRE (Société d’Équipement du Département de la Réunion). Les membres de votre famille, eux, accusent souvent un « il » . Qui est désigné par ce pronom ?
Ce « il » a plusieurs visages : celui du colon de l’époque de l’esclavage, du groblanc d’aujourd’hui, mais aussi celui du système étatique.
Ce pronom recouvre les figures de l’autorité que l’on ne nomme jamais précisément, par peur inconsciente des représailles. Il représente bien le combat que l’on a mené. Au moment du tournage, ma famille était en pleine négociation avec la mairie pour essayer de récupérer une terre, il n’était pas évident pour moi de les mettre en cause. Mais je me suis dit : « de toute façon, on va sortir perdant de cette histoire. » Les personnes qui y travaillent sont des fantômes ; on adresse des lettres à des gens que l’on ne voit jamais. C’est comme cela qu’ils réussissent à gagner leur combat : ils nous assomment à coup de lettres, de papier. Cela aurait été beaucoup plus simple si nous avions eu des personnes physiques en face de nous. Voilà ce que recouvre ce « il ». J’avais représenté sous forme d’animation la figure du colon, de l’homme habillé tout en blanc qui habite dans sa grosse villa et dirige une sucrerie coloniale. Nous pensions la mettre au tout début du film, mais cela apportait beaucoup de confusion et je n’avais pas envie d’attirer l’hostilité sur ma famille. Je ne l’ai donc pas gardée au montage. Cela ne me gêne pas, car ces gens riches sont déjà assez présents partout, dans les médias, les informations…
Parmi les membres de votre famille, vous vous attachez particulièrement au personnage de votre tante et nourrice. Pourtant, sa fragilité contraste avec la mobilisation des autres personnages pour préserver leurs terres. Comment s’est dessiné ce choix ?
Au moment du tournage, j’ai passé plus de temps avec ma tante qu’avec les autres car elle était là tout le temps dans cette cour ; elle habite là. Sa vie n’a pas été toute rose. Ma tante est un peu emprisonnée dans son esprit, dans son corps. Elle a un oiseau chez elle. Son rapport avec cet oiseau témoigne de sa solitude. Elle lui parlait plus qu’à moi ! Son incapacité à le laisser s’envoler renvoie au thème de la liberté créole, qui avait fait partie de l’écriture du film. Son personnage permet aussi de faire dialoguer deux générations, deux regards, sur le thème de la liberté. Au moment où, au montage, la poésie est apparue, son personnage a pris le pas sur les autres. Cela reflète aussi l’évolution de l’état d’esprit de la famille ; le lâcher prise l’a emporté sur cette volonté de se battre à tout prix, de faire changer les choses.
Votre voix off prend une forme poétique ; comment ce travail de la langue participe-t-il de la construction d’un regard réunionnais, distinct d’un regard français sur la Réunion ?
J’avais participé à un concours de poésie en créole il y a quelques années. Cette expérience m’a aidé à penser l’écriture du film. J’avais écrit des textes pour mes dossiers sans savoir si j’allais les utiliser ; puis au moment du montage, leur place est devenue évidente. La poésie permet d’exprimer ce qui est difficile à aborder frontalement. Nous avons beaucoup de poètes engagés à la Réunion. Pour nos ancêtres qui travaillaient dans les champs de canne à sucre, il était difficile de parler de la dureté de leur vie, et ils chantaient leur douleur. Aujourd’hui, les jeunes du courant artistique « fonnkèr » (fond’coeur) disent leurs textes un peu comme dans le slam, même si leur pratique est propre à la Réunion. Elle est née dans les années 1970, à un moment où les jeunes se sentaient opprimés et avaient besoin de liberté par rapport à l’éducation française. La motivation du courant « fonnkèr » aujourd’hui est de réinventer une manière d’être-au-monde en se détachant du conditionnement français.
Le film est en langue originale créole et sous-titré en français. Comment décririez-vous la manière de passer d’une langue à l’autre à la Réunion ?
Le créole est ma langue maternelle. La langue française est représentative de la norme : elle est utilisée par les politiques, l’administration, les médias. De ce fait, la langue créole est de moins en moins utilisée par la jeune génération. Pour réussir sa vie, il faut parler français. Pourtant, il est prouvé que la langue maternelle est non seulement notre vecteur d’apprentissage des mots, mais aussi de la vie. Par elle, on apprend à dire et ressentir les choses. Aujourd’hui, les enfants sont élevés dans la langue française, car il y a une occultation de la langue créole. La nouvelle génération a donc du mal à passer d’une langue à l’autre. Si la langue créole était plus valorisée, cela changerait beaucoup l’être-au-monde des jeunes réunionnais ; il y aurait moins de problèmes d’identité, de déni de soi, d’échec.
Propos recueillis par Gaëlle Rilliard