« Rouspète pas comme ça, tu vas fausser la photographie ! », grogne Alphonsine à son chien alors qu’elle avale un kebab-frites sur le seuil de sa maison. Dans son approche de la vieillesse et de la solitude, Matthieu Raulic ne choisit pas entre l’attendrissement et l’aversion : Alphonsine est un personnage entier que le réalisateur filme comme un bloc, une vieille femme à la fois touchante et horripilante, à la fois attachée à sa solitude et facétieuse devant la caméra. Même Poussin, son cabot un peu timbré, avec qui elle partage son pain quotidien, est tour à tour hargneux et joueur. S’il lui arrive de montrer les crocs, il se détourne vite de ses instincts agressifs pour courir en rond après sa propre queue. Maîtresse et chien se donnent ainsi la réplique.
Le réalisateur belge filme la petite femme bossue dans sa maison, en vase clos, loin des regards. Très contrastée, l’image est attentive aux rides, aux joues fendues et aux grimaces de l’âge. Mal à l’aise, presque voyeur, le spectateur assiste au quotidien d’Alphonsine. Observée de derrière le grillage d’une clôture en ruine ou dans sa salle à tout faire, la vieille dame acariâtre crispe, tend, effraie. Matthieu Raulic porte un regard brut et sans ambages sur la misère recluse et cruelle de cette femme. Son intérieur est parsemé de sacs poubelles et de déchets ; mais elle y semble à l’aise. À l’inverse, dans ce décor gris, l’aide-ménagère semble débarquée d’une autre planète. Le dénuement d’Alphonsine s’explique sans doute : on n’en connaîtra pas l’origine. Ce n’est pas l’objet du film.
Matthieu Raulic ne cherche pas non plus à caricaturer son héroïne, à dévoiler une improbable face sombre de cette vieille femme. Dans le même temps où elle effraie, elle séduit. Le cinéaste aide le spectateur à se faufiler entre les grimaces et invectives pour déceler les petits charmes d’Alphonsine. La petite bonne femme nous fait sourire quand elle lorgne avec gourmandise un quatre-quart encore emballé : « Les p’tits gâteaux, j’aime ça ! » Une autre séquence dévoile une Alphonsine enfantine : avec maladresse, elle cherche à préserver son intimité et son autonomie. Quand l’aide-ménagère entre dans la chambre en quête d’un pantalon à repriser, elle peste : « – Vous savez pas où c’est ! – Je sais qu’il est juste derrière la porte. – Non – Si – Non – Si – … Vous allez tout me déblayer et après je m’y retrouve plus ! »
Matthieu Raulic a gagné la confiance d’Alphonsine avec qui il partage des séquences complices, souvent cocasses. Il braque son projecteur sur une intimité faite de « petits riens ». L’héroïne à la tignasse hirsute est belle quand elle s’endort sous nos yeux, alors que son toutou lui lèche la jambe. Des petits riens qui deviennent tout, c’est peut-être ça le charme d’Alphonsine. Comme un dimanche chez sa mamie, ça agace et ça réjouit.
Thomas Denis