Danser les ombres

Noir. Une berceuse plaintive. Nuit. Une voiture glisse sous le feu des lampadaires. Sur le visage d’une fillette endormie se reflètent des ombres. Noir, toujours. Et le bruit, celui des pneus sur le bitume. Le sous-titre annonce une nuit de février 2011 au Maroc. Des voix bercent l’enfant. Elles sont revenues, elles sont là. Tapies dans la pénombre, elles attendent. Ensemble – chœur tragique et voix « muettes » – elles ont décidé de parler.

Les mots de la fillette sont les premiers. Ils s’inscrivent en blanc. « C’est la fête ». Elle se souvient : l’arrivée de la fièvre, cette chaleur et ce feu qui brûlent. Lentement, tirant sur la corde d’un violon fatigué, se lève au loin une musique sourde et hypnotique. Elle s’approche. Elle prend son temps. Elle accompagne la fièvre de l’enfant et fait trembler les ombres. « Ce sont des êtres mutiques. Des hommes et des femmes. Ils sont autour de moi dans la nuit. Ce sont des absents, des morts ou des exilés ». Parmi eux, une femme surgit. Figure fantomatique, elle s’avance en voiture dans les rues de Meknès. Elle nous prête son regard. Plainte obsédante, la musique couvre les bruits de la ville. Bientôt, nous ne touchons plus terre. Les passants s’écartent sur notre passage. Après trente ans d’absence, la femme exilée revient au Maroc. Mais c’est un pays étranger qu’elle découvre. Hassan II orne les murs, mort.

Pour construire ce conte fantastique, Safia Benhaim s’inspire de l’histoire de ses parents, réfugiés politiques marocains en France. Dans un tissage minutieux et précis, le film mêle la matière documentaire à un récit onirique. L’image de l’enfant, les mots d’une femme exilée et la voix d’un homme s’unissent pour semer le trouble. À l’écran, seule l’enfant apparaît. Tandis qu’elle déambule dans les pièces d’une bâtisse abandonnée, sa figure enfantine devient un voile blanc, innocent, projetant les mots du passé. L’oncle fou est le guide. Il répète à l’enfant : « Marche, marche. » Sur ses lèvres immobiles, elle lit ce qu’il dit : les histoires du passé, de la domination française ; les membres de l’Istiqlal, militants de l’Indépendance, qui arrivèrent un soir pour arrêter son grand-père. L’enfant devient le réceptacle de ces souvenirs, de ces luttes et des morts. La multiplicité des espaces, des voix et des temps est source d’angoisse, de flottement.

Dans une salle de classe vide, résonne encore le chant patriotique français. Hors-champ, l’Histoire n’est jamais représentée. Il nous reste à construire le sens autour de ces images manquantes. Échos confus des fusils, murmures, cris de femmes, clameurs de rue : de nouveaux bruits habillent les paysages déserts. Le rythme s’accélère. L’Histoire se mêle à la terre, au vent et au présent : exaltant un Congo indépendant, le discours du premier ministre Lumumba, en voix off, résonne soudain sur les champs ensoleillés et les yeux de la fillette. La Fièvre fait une dernière fois résonner la poésie et l’Histoire : la voiture reprend sa route ; l’espace s’emplit alors des voix des manifestants du 20 février 2011, amorce du « Printemps arabe » marocain.

Justine Harbonnier