Décoloniser la psychiatrie

« Avec la médecine, nous abordons l’un des traits les plus tragiques de la situation coloniale », nous avertissait Fanon. Le psychiatre du FLN, pourtant, n’était pas seul. À la même époque, en pleine décolonisation, au Sénégal, Henri Collomb institue une tradition ethnopsychiatrique à l’hôpital de Thiaroye, banlieue de Dakar. Accompagné par Khady Sylla, cinéaste, écrivaine et patiente de l’institution, Joris Lachaise revient en ethnologue à Thiaroye pour relancer cette question : comment décoloniser la folie ?

Dans une série d’allers-retours entre psychiatrie « moderne » et pratiques traditionnelles, le spectateur découvre tour à tour les cellules d’isolement, les humiliations subies par les internés, la « centrale nucléaire chimique » ; et les rituels maraboutiques et religieux destinés à exorciser le fou. Le chant et la danse commencent, des corps entrent en transe, un couteau égorge une chèvre, son sang épais lave le corps de la possédée. Souvent surexposée, l’image contrastée et les gros plans nous plongent dans la violence des lieux, leur intensité vitale. Les Maîtres fous de Jean Rouch ne sont jamais loin.

Les décalages entre pratiques religieuses et scientifiques sont rendus évidents par le montage, qui évite toutefois de les mettre en compétition. Ouverture, porosité, circulation dominent les discussions entre prêtres, marabouts, médecins, malades et familles. Nullement par bonne volonté du réalisateur, mais parce qu’on ne tranche pas comme de l’extérieur entre Occident et monde colonisé. « Il n’y a pas une tête lucide entre les deux termes d’un choix », rappelle la fin du film – mais un tissu social postcolonial complexe dans lequel les internés sont immergés comme les autres.

Dans ce paysage psychiatrique et maraboutique, des espaces de liberté se dégagent. Une première décolonisation s’opère. Les fous sortent, vont chez le marabout – « 5, 6, 10 fois ? », s’enquiert le psychiatre amusé – trompent les gardiens en changeant d’identité le temps d’une soirée. Un bras, un œil, une pipe, les gros plans assurent une présence, soutiennent une parole qu’il nous faut dès lors prendre au sérieux : fou politique sur le conflit israélo-palestinien et la Françafrique, fou chanteur à la gloire de Dieu, fou méditatif absorbé dans ses pensées.

Pas de romantisme illusoire pour autant : un recadrage, un hors champ un peu sévères et le charme s’évanouit. Le fou charismatique qui nous entretenait de politique mondiale depuis cinq minutes en regard caméra retourne à sa condition d’interné qui divague dans les couloirs de l’hôpital. Façon de nous rappeler que nous ne comprenons pas la folie, que son épaisse altérité « reste ».

Joris Lachaise ne donne pas la parole aux fous par romantisme mais par souci d’égalité dans le traitement des paroles. Égalité méthodologique : en ethnologie, on s’efface pour écouter, mais aussi égalité politique. Seconde décolonisation à l’œuvre : décoloniser, c’est refuser le discours d’autorité et restituer la parole confisquée. Le médecin sort de son rôle en révélant son intérêt pour les rêves prémonitoires, tandis que Khady Sylla cite Michel Foucault et critique l’institution. Le constat délivré au médecin qui ne l’écoute pas est glaçant : « Cela fait dix-huit ans qu’on est ensemble, et vous ne m’avez pas donné votre diagnostic. »

Joris Lachaise pose l’égalité des paroles, suspend tout jugement. Conséquence inévitable, Ce qu’il reste de la folie ne nous révèle pas les secrets du bon traitement de la folie. Pourtant, les regrets seraient inutiles. Ils nous feraient oublier la recherche de liberté dans l’institution psychiatrique qui s’ouvre et rend la parole et dans le film qui nous le montre et le rejoue.

Paul-Arthur Chevauchez