D’une lourdeur sur l’épaule

La caméra cadre au plus près des mains soulevant quelque chose, on ne sait quoi ; des gants blancs, des nuques rigoureuses, des regards de jeunes filles, et ces nuques encore, belles et offertes, et ces flashs qui brouillent la vue. La bande son recouvre le vacarme avec une seule note, autour de laquelle s’enroule une mélodie étouffée. Et le visage de ce jeune homme qui regarde autour de lui, qui voit la caméra et poursuit son mouvement de tête. Avant même l’apparition du titre, les premières secondes du film ont posé son principe.

Via Dolorosa, une rue de la vieille ville de Jérusalem, la voie de la souffrance. C’est le chemin parcouru par le Christ, couronné d’épines, avec sa croix sur l’épaule, jusqu’au Golgotha, où il meurt crucifié. La population assiste à son calvaire, l’injurie, lui lance des pierres, le dépouille de ses vêtements… Via Dolorosa est tournée à Malaga, en Espagne, lors de la semaine sainte, succession de processions à travers la ville commémorant la Passion, la mort et la résurrection du Christ. Mais le regard de Menno Otten n’est pas celui d’un touriste assistant à une attraction, fut-elle religieuse. Il extrait le rituel de son contexte. Les trônes des figures saintes portés par les hommes sont hors champ, les regards sont isolés de leur visée, les mouvements coupés de leur but… Hormis quelques signes de croix de spectateurs, rien n’indique la passion, Malaga, la semaine sainte. Le rituel fait sens hors de toute croyance. Le réalisateur filme un déplacement rythmé, organisé, chorégraphié, il capte quelques paroles échangées, quelques notes de musiques et quelques rires. En fragmentant, Men-no Otten universalise ce rituel.

Pendant une dizaine de minutes, le spectateur scrute les postures et les sentiments, les vitesses et les lenteurs, les crispations et les détentes du corps. L’imbrication de fragments, l’attention aux détails, le cadrage serré intensifient la vie qui passe dans les plans. Et l’on aimerait la suspendre, le temps d’une méditation ou d’une simple respiration. Mais les images nous prennent par la main, ne nous lâchent pas, elles nous apprennent à regarder. Menno Otten fait confiance non pas à notre capacité de compréhension, mais à notre capacité à ressentir l’autre, à compatir, à souffrir et aimer.

Il faut être attentif aux détails, comme l’écho des rires ou les expressions singulières du visage, pièce malicieuse et sérieuse parmi toutes les pièces jouées par le corps, qui dit tout sur quelques centimètres carrés. Les visages, dans le vide ou avides, perdus ou attendris, inquiets ou rieurs dans un premier temps seulement… jusqu’à la crispation extrême, en sueur, à bout de souffle, avec ces fronts qui se plissent et ces bouches qui halètent. Ils racontent un personnage, une vie, des désirs et des frustrations, une volonté d’infini, quelque définition qu’on y mette. Mais les gestes aussi : un homme en plein effort accroché à sa cigarette comme un naufragé ; des mains gantées poussées par l’avant-bras ; et des épaules cassées par le poids, des épaules qui plient, qui ploient, qui s’arrachent à elles-mêmes, qui s’affaissent, qui se tordent, qui font atrocement souffrir…

Dans la Passion, le Christ porte la monstruosité et l’ignominie de la condition d’homme mais il porte aussi la possibilité de se dépasser, de recommencer, de renaître. La bête et la belle réunies, en somme. Via Dolorosa laisse le signifié de la lourdeur hors champ. Ce n’est pas important. Tout le monde porte. Tout le monde marche et tout le monde porte. Tout le monde participe de ce rituel envahissant, englobant, inévitable. C’est ce que signe le réalisateur : un film sur l’alternance de la douleur et de la joie à même le corps, mieux, sur leur cohabitation inextricable. Un film sur l’irréductible lourdeur de l’être et sur l’infinie beauté de se relever.

Sébastien Galceran