Après la nuit

Pierre Tonachella filme le quotidien du groupe d’amis avec lesquels il a grandi dans son village rural d’Essonne, l’écoulement d’un temps segmenté entre le chômage et les emplois précaires, l’ennui et la fête. Juxtaposés, écrit-il, ces différents fragments transmettent le sentiment d’abandon du groupe comme son désir de vie, « un ensemble de cris qui vont de l’affirmation de soi au désespoir et composent le visage d’une jeunesse contemporaine ». Les jeunes hommes racontent leur recherche d’emploi, l’âpreté et la violence vécue au travail jusque dans les corps malmenés, brûlés, blessés. Quand il les filme au travail, Pierre Tonachella s’attache à leurs manières de faire comme s’il guettait le surgissement d’une singularité persistante, qui résiste à la répétition mécanique de tâches identiques. L’énergie que les amis de Pierre Tonachella déploient au travail rappelle celle des moments de fraternité et de beuverie, quand le groupe se retrouve le weekend. Lors des fêtes, la caméra portée à l’épaule se rapproche des visages. Le cadre bouge mais la proximité de l’appareil étouffe les mouvements, les enferme dans le cadre. Les plans nocturnes, festifs, et les témoignages liés au travail se rencontrent : ils scandent le film et participent à créer la temporalité circulaire, répétitive de Jusqu’à ce que le jour se lève, que marque la répétition de plans fixes sur l’étendue de champs plats.

Deux figures se détachent du groupe : Théo et Pierre. Théo arpente l’espace, l’expérimente, sen joue. Il martèle des objets, construit des installations, bricole des instruments de musique, des tubes dans lequel il souffle. Il détourne les objets de leur fonction première. Des gestes dont la seule finalité semble être de faire sonner l’espace, d’explorer ses potentialités expressives, entre la performance artistique et le jeu. On suit Théo dans la forêt, les champs. Ses mots font écho à ceux du groupe et donnent une force nouvelle à ce qui a été entendu : « dans cette usine les ouvriers travaillent vingt-quatre heures. ».

Il fait sa mise en scène. Du haut de son estrade en bois, on voit Théo frapper sur un couvercle métallique. Le battement se prolonge en son off dans le plan suivant, accompagne les pas de Pierre, entre les champs, filmé de dos en caméra portée. Les différents univers du film se croisent, entre l’image et le son, Pierre et Théo se rencontrent. Tout le film semble tendu vers ce déplacement. Mouvement qu’il effectue de sa chambre vers l’extérieur, de voix-in en voix-off, de la place de personnage à celle de co-auteur. Il mettra des mots sur ce que paraît guetter le film, le surgissement d’un espace de possibles : « si on avance assez, jusque dans la brume, on peut voir un monde qu’on ne connaît pas, qui pour autant a toujours été là, au bord de nous. Qui d’un coup se déclare. Et aussitôt vu aussitôt disparu. » Comme pour répondre à Pierre, l’horizon vacille.

Lucie Leszez