Les nanas vivent leur vie

Chaque épisode de Six fois deux rapproche une problématique à une figure, une notion à un prénom : l’emploi du temps et Louison le paysan producteur de lait, le couple et René le mathématicien des catastrophes, le montage et Jean-Luc himself, l’ensemble constituant autant une mise en pratique documentaire de la conception godardienne du montage comme connaissance qu’un exposé détaillé de son art poétique. Aussi, il n’est pas fortuit qu’au paradigme induisant le plus de conjonctions et de problèmes dans son cinéma, à savoir « l’histoire » (en l’occurrence son impossibilité, le « pas d’histoire »), il associe purement et simplement non plus une personne mais la catégorie figurative nodale voire fétiche de son cinéma, les « nanas ».

Bien sûr, depuis la « Nana » de Vivre sa vie, le programme existentiel des « nanas », c’est bien devenir présentes à leur histoire, s’extraire de la banalité pseudo-documentaire de la vie subie, ne plus être seulement la femme mariée, la « mademoiselle dix-sept ans » ou la prostituée. Bref, échapper à la domination (masculine), à son histoire toujours répétée, à son « blocage symbolique ». Alors ici, en pleine époque du féminisme, lorsque Godard interroge des femmes sur leur vie, cet échantillon « représentatif » des différents âges de la vie (l’enfant, l’adolescente, la jeune mère, la vieille, auxquelles il faut ajouter la figure exacerbée de leur condition, la prostituée), forme une série de portraits à la fois froids et picturaux, où s’énonce une parole incertaine face aux questions relancées du cinéaste et sous la pression de longs plans fixes et frontaux. Comme celui central de la prostituée, filmée tel un tableau de Vermeer (silhouette obscure de dos face à une fenêtre où passent voitures et piétons), alors qu’elle raconte les demandes masochistes de certains clients.

C’est d’ailleurs le seul entretien qui n’amène aucun commentaire sur l’écran noir lui succédant, contrairement aux autres où défilent les noms des nanas et où la complice critique, Anne-Marie Miéville, se lamente des résultats consternants du cinéaste : « Un jour les femmes, c’est pas pour demain, et c’est pas spécialement intéressant. […] Après des siècles de silence, une heure de parole, c’est trop, ou trop peu.[…] Bah dis donc, ton émission sur les nanas, c’est un peu faible comme figures : tu les questionnes, tu diriges les réponses, tu les encadres… »

De fait, si l’on s’en tient aux critères classiques du dialogue et de la communication, le bilan de Godard peut paraître bien maigre : il se dit souvent assez peu de choses, et il ne tient d’aucune façon le rôle attendu d’accoucheur d’une parole, n’hésitant d’ailleurs pas à couper la première nana par l’intervalle noir en plein milieu de la litanie de ses soucis personnels. Alors quoi ? Le reproche informulé de la banalité de leurs propos, signe que les « nanas » n’ont toujours pas d’histoire à elles, que seul leur silence fait histoire ? Sans doute. La critique de la forme télévisuelle de l’interview ? Peut-être, à condition de se rappeler que le travail de Godard sur les formes de l’interrogation est au cœur de son esthétique. En fait, si la communication se bloque, si « demain les femmes, c’est avant-hier », s’il n’y a à partager avec elles qu’une empathie minimale envers les soucis de la vie quotidienne, si leur expérience personnelle ne fait pas encore histoire, c’est peut-être que le silence pesant des figures est resté trop longtemps la seule condition visible des « nanas ».

Le dernier entretien reste le plus beau, triste, âpre, tendre et drôle, car confronté à la vieillesse, le cinéaste tente désespérément et sans ménagement d’obtenir une description précise de cet état, de la part d’une sexagénaire invalide que la vie n’a pas vraiment épargnée.

La vieille Jeanne : « Je n’ose pas vraiment dire toutes les maladies que j’ai. »

Godard : « Mais si, dites aux gens qui nous regardent, ça peut apprendre quelque chose. »

Émeric de Lastens