Dans Derniers jours à Shibati, Hendrick Dusollier s’attache au mode de vie d’un quartier traditionnel chinois en voie d’être annihilé par des bulldozers aux ordres de l’impératif de développement du gouvernement. Les habitants de Shibati, situé dans la grande métropole de Chongqing au centre de la Chine, vont devoir se confronter au fonctionnement inconnu de la ville moderne mécanisée et accélérée.
Dans l’esprit de Mon Oncle de Jacques Tati, le réalisateur décrit ce passage entre deux mondes comme la perte de toute convivialité et de toute poésie. À Shibati, un enfant joue au cerf-volant dans une décharge ; sa famille expulsée en banlieue, on le retrouve silencieux dans le vide de son appartement, contemplant la ville les épaules enfermées entre les montants d’une fenêtre. Avec l’appui de la famille et des voisins, la vendeuse de pastèque au verbe haut engueule son mari ; on la retrouve devant un ascenseur, tremblante, se demandant : « Comment c’est possible une pièce qui monte ? »
Dans Derniers jours…, Hendrick Dusollier fait écho au personnage de M. Hulot. Le cinéaste est lui-même en voyage entre deux mondes, Occidental aussi inadapté aux ruelles de Shibati que seront désarmés les habitants des hutongs1 face à la modernité à l’occidentale. Caché physiquement derrière sa caméra, jouant avec emphase, en voix off, au touriste maladroit, incapable de comprendre le chinois, il se laisse moquer et mépriser.
En se mettant volontairement en position de faiblesse, il gagne la sympathie des habitants. Il peut ainsi les filmer lorsqu’ils affrontent les embûches du métro et les regards hostiles que les gagnants de la croissance chinoise portent sur leur pauvreté. En dépit de la richesse écrasante de l’Occident qu’il représente, il tente de nouer des amitiés et fait partager sa fiction à trois personnages. Il en fait des défenseurs du quartier, les acteurs d’un monde imaginaire. Eux acceptent en lui l’ami venu de loin, en font le témoin de leur parcours. Ce rôle de cinéaste maladroit paraît aussi être une protection face à l’injustice qu’il doit ressentir au quotidien. Un plan le montre restant le soir du côté de la ville moderne pour rejoindre son hôtel luxueux, alors que l’enfant retourne vers Shibati.
Mme Xie Lian investit la fiction proposée par le cinéaste ; elle s’en empare pleinement. Elle vit dans un univers d’objets recyclés, un musée de fiction, où la tête d’un cheval en plastique noir, un champignon géant ou encore une parka rouge ont à ses yeux une valeur inestimable. À l’arrivée du « professeur » Hendrick, elle déborde de reconnaissance : elle s’amuse avec le cinéaste, lui sourit, minaude. Par son film, Dusollier redonne à ses vieux objets le prix qu’elle leur accorde – celui de l’imaginaire – avant qu’ils ne soient définitivement, comme elle, considérés comme inutiles. Car Mme Xie Lian doit quitter son Palais du Facteur Cheval pour aller vivre au bout de la ligne de métro, chez son fils qu’elle encombre de toutes ses fantaisies. Elle résume bien les paradoxes de sa relation avec le cinéaste : « Tu sais, moi, je n’aurais jamais la chance d’aller en France, mais avec le film que tu vas montrer là-bas, c’est comme si on y allait ensemble. »
La vieille dame est entrée dans la fiction. D’autres ont plus de mal à jouer, à croire que l’imaginaire peut transcender leur misère. Présenté par le cinéaste comme un admirateur des grands hommes de la politique mondiale, le coiffeur du quartier, M. Li, s’avère par la suite mesquinement intéressé par l’attribution clientéliste d’un nouveau logement proche de Shibati. S’il est nostalgique, c’est principalement en raison du départ de ses clients à la périphérie de la ville.
La fiction proposée par le cinéaste semble engloutir le troisième personnage, un enfant. Confondant fiction et réalité, celui-ci se laisse prendre au jeu de Dusollier et donne parfois l’impression d’être manipulé. Du haut de ses sept ans, Zhou Hong se faufile dans les ruelles en portant une vieille planche pour sa mère. Il rêve depuis longtemps à ce futur merveilleux que lui promet « La Cité de la Lumière de la lune », un centre commercial qui dessine la frontière du quartier de Shibati et auquel il a interdiction formelle de se rendre. L’affection qu’il porte au cinéaste lui fait pourtant adhérer à son regard. Ce dernier induit chez lui la conscience d’une perte : « Ton quartier (sic) disparaître. Tu trouves ça triste ? »
Naturellement tenté par les richesses de la société de consommation, Zhou Hong découvre devant la caméra les pièges que cachent leurs attraits et affirme préférer Shibati. Mais y croit-il ? Derniers jours à Shibati pose une fiction réjouissante, attentive à l’indifférence qui entoure la disparition du quartier. Dans le même temps, la fiction généreuse que le réalisateur propose semble se heurter à la naïveté de l’enfant : peut-être amène-t-elle Zhou Hong à mentir sur son propre rêve.
Gaëlle Rilliard
- Un hutong : une ruelle étroite où sont placés les toilettes publiques et les commerces en plein air.