« J’ai vécu une journée en zone interdite »

Devant une fenêtre, un morceau de bambou suspendu recueille les tiges d’une fleur disparue depuis cinquante ans mais dont le retournement de terre à Fukushima a permis la renaissance. Cette opposition entre vie et mort, entre mouvement et immobilisme, est au cœur de la mise en scène de Fukushima no ato 1, court-métrage de la réalisatrice tchèque Bojena Horackova. Trois ans après la catastrophe, elle filme une performance de Astunobu Katagiri, maître de l’ikebana, l’art floral japonais, au sein d’une maison abandonnée dans la zone évacuée. Délaissant ses sujets politiques de prédilection, comme l’immigration, la réalisatrice narre la journée passée avec trois artistes que sont Astunobu Katagiri et deux photographes : la japonaise Naoko Tamura et le taïwanais Jawshing Arthur Liou. Sans l’informer de leur destination précise, les artistes pénètrent avec elle dans le « cercle interdit » : périmètre de vingt kilomètres autour de la centrale. En dix-sept minutes, le film raconte cette épopée qui s’achève sur la réalisation d’un tableau floral. L’omniprésence du peintre à l’image, pivot de la mise en scène, traduit l’intérêt de la réalisatrice pour cet artiste, son œuvre et son engagement politique.

Entretien avec Bojena Horackova

En 2014, malgré l’interdiction d’entrer dans le cercle interdit et le danger de contamination radioactive encouru, vous vous êtes rendue à quelques kilomètres de la centrale de Fukushima. Comment avez-vous vécu cette expérience et comment est né le film ?

C’était une atmosphère très étrange. Il n’y avait aucun bruit d’insectes ou d’oiseaux, rien… Pour moi, le danger invisible de la radioactivité s’incarnait dans ce silence oppressant. Je ne réalisais pas vraiment ce qui se passait. À vrai dire, je n’avais pas prévu de me rendre si près de la centrale. Ce n’est qu’une fois la voiture arrêtée que j’ai compris qu’on était à quelques kilomètres du réacteur. Je ne m’explique encore pas pourquoi mes amis artistes ne m’ont pas prévenue alors même que je n’étais pas du tout protégée de la radioactivité. J’étais même en sandales ! Peut-être leur semblait-il évident que réaliser un film sur Fukushima impliquait de se rendre en zone interdite. Le film a été tourné en une journée durant laquelle Naoko, une amie photographe, me traduisait quelques mots à voix basse. Dans le cercle interdit, nous ne parlions pas beaucoup. Et quand le maître de l’ikebana a commencé son œuvre, on a tous gardé le silence. C’est un évènement qui m’a beaucoup marquée. J’ai vu, j’ai vécu une journée en zone interdite à Fukushima. On était si près de la centrale… Ça échappe au raisonnement. Seule avec ma petite caméra, j’ai souhaité témoigner de ce moment.

Quelles relations peuvent entretenir l’ikebana et ce lieu ?

Issu d’une longue tradition, l’art floral japonais est en réalité une cérémonie au cours de laquelle chaque mouvement et chaque découpe découlent d’une intention. L’agencement et le choix des fleurs varient selon l’évènement, comme lors des mariages ou des enterrements. C’est important d’apporter cet art dans ce lieu, mais savoir à quelle symbolique le maître de l’ikebana se référait à ce moment-là restera une question.

On perçoit un certain militantisme parmi ces artistes présent·e·s durant cette journée. Peut-on parler d’engagement politique de leur part, notamment de la part d’Atsunobu Katagiri ?

La fleur nouvelle réapparue après le tsunami a tout de suite eu une grande signification pour Katagiri qui a décidé de créer ses œuvres à Fukushima. Il souhaitait ainsi briser le silence des médias japonais sur la catastrophe, tout en signifiant que les artistes doivent avoir le courage de retourner sur les lieux. Malgré le danger, dont il est conscient, il collecte tous les matériaux nécessaires à ses tableaux dans la zone contaminée. Il s’y rend régulièrement sans tenir compte des risques, car il importe que les végétaux qu’il utilise viennent de cette zone. Quant aux deux autres photographes qui nous accompagnaient, ce sont des artistes qui luttent, même s’ils ne revendiquent pas d’engagement politique. Par exemple, Jawshing Arthur Liou a filmé sa traversée de la zone interdite. Atsunobu parle quant à lui de « devoir moral », mais à mes yeux, c’est un acte politique que d’apporter l’art de l’ikebana dans un lieu détruit par la négligence humaine.

Votre mise en scène se met au service de votre personnage. Avez-vous, comme lui, ressenti un devoir de témoigner, vous plaçant ainsi dans une dimension militante ?

J’ai voulu montrer cet endroit que personne ne voit. J’ai rajouté des sons d’éléments naturels comme le bruit de l’eau qui coule ou du vent qui souffle jusqu’au petit clinquement en fin de film pour souligner la fragilité du lieu. Face à la catastrophe de Fukushima, j’ai ressenti une nécessité d’agir, mais je ne parlerais pas d’engagement politique de ma part. J’ai néanmoins ramené d’autres images de ce voyage, notamment des exilés de Fukushima à Kyoto. Peut-être qu’une dimension politique surgira de l’ensemble de cette œuvre filmée.

Propos recueillis par Marion Tisserand