Exils

Un homme s’est exilé et ne donne plus de nouvelles depuis des années. Un autre se lance sur ses traces et tente, en se rendant sur les lieux qu’il a habités, de reconstituer ce qu’a été sa vie. Cette trame est celle de deux films programmés à Lussas cette semaine : Espoir voyage de Michel K. Zongo et The Foreigner de Ivo Marques Ferreira. Mais si leurs sujets sont similaires, leur mise en scène relève de deux approches radicalement différentes du cinéma documentaire.

Espoir Voyage est à la fois le journal de bord d’un long périple, le portrait d’un frère mort qui se dessine au gré de rencontres avec ceux qui l’ont connu, et un reportage sur l’immigration massive des Burkinabés vers la prospère Côte d’Ivoire d’où, enlisés dans une existence précaire, ils ne reviennent pas. Les indices de réalité sont nombreux : image tremblée, cadre à la poursuite des cueilleurs de café qui s’activent trop rapidement, zoom pour ajuster l’image sur le visage d’un interlocuteur. Mais surtout, le récit s’écrit sous nos yeux, il s’élabore au fil des rencontres. Si les témoins interrogés ont connu Joanny, le frère du réalisateur, ils lui indiquent la prochaine étape de son enquête, le village où il faut se rendre, le vieil homme qu’il faut questionner. Ils le guident souvent eux-mêmes en marchant devant la caméra. S’ils ne l’ont pas connu, c’est une fausse piste qu’il faut abandonner. À travers ces rencontres, Michel K. Zongo éclaire progressivement le destin des Burkinabés partis faire fortune. Étrangement pourtant, plus les raisons de la disparition de Joanny se précisent et plus nous nous enfonçons dans un territoire imaginaire. Les routes deviennent des pistes étroites qui fraient un chemin difficile entre les plantations de café, et au cœur de la forêt prodigue nous rencontrons un peuple heureux de son autarcie sauvage. Quant au frère exhumé de l’oubli, sa figure est de plus en plus celle d’un héros mythologique : fort comme une armée, élégant comme un prince, jouissant d’une santé surhumaine. Les Dieux lui ont fait payer son arrogance de Titan. Nous avons « franchi le pont » sans qu’à aucun moment le réalisateur n’ait abandonné son projet initial. Cette dernière partie du film est la récompense d’un cinéma qui ne craint pas de se lancer à l’aventure et de se livrer à l’événement de la rencontre.

À l’inverse, The Foreigner se situe d’emblée aux frontières de la fiction. Il emprunte les codes du film noir, qu’il semble presque parodier. Une voix off, poétiquement cafardeuse, relate une enquête au cœur de Macao, tandis qu’à l’image s’élabore un portrait impressionniste de la ville : plans fixes d’une impasse animée,travelling lent et précis le long des piliers d’un parking aérien s’arrêtant sur une pancarte muette, exposition savamment décadrée de corps qui dansent et s’enlacent au rythme d’une musique étouffée, fragments insignifiants de béton, de néon, de vitres brisées, d’autels dressés à quelque divinité inconnue.

Les personnages n’ont pas d’identité. Le narrateur, qui mène l’enquête, se désigne par un « je » laconique et cherche un vieil ami dont il a perdu la trace : « il ». Son enquête n’aboutit pas. Les témoignages face caméra, carrefours où bifurquait le récit d’Espoir voyage, sont ici plus rares que dans le film africain, mais tout aussi essentiels en cela qu’ils opèrent chaque fois un rappel brutal à la réalité. Ils opposent aux contemplations rêveuses du narrateur et à ses digressions littéraires, la sécheresse de rebuffades exaspérées ou le fastidieux égrenage d’informations détaillées qui, cependant, ne mènent nulle part. Recueillie sur un pas de porte, ou dans la lumière blafarde d’une arrière-boutique, cette parole est le seul élément de mise en scène qui rattache le film au genre documentaire. Pour le reste, The Foreigner évoque les errances doucement mélancoliques de Wong Kar Wai, ou le porte à porte laborieux d’un Marlowe- Bogart plus occupé des apprêts nocturnes de la ville que de retrouver un disparu qui n’a probablement jamais existé.

Dans un article paru en 2009 dans la revue Trafic 1 – qui inspira le séminaire « Aux Extrêmes » à Lussas en 2010 – Frédéric Sabouraud concluait que deux voies s’offrent aujourd’hui au cinéma documentaire : se rapprocher de la fiction ou, au contraire, aller au bout de ce que permet le cinéma direct. Espoir voyage et The Foreigner, qui se situent chacun à une de ces extrémités, semblent par leur réussite singulière confirmer cette hypothèse. Mais là où le critique supposait que pour aller du côté de la fiction, le documentaire devait passer par des « procédés de plus en plus sophistiqués » (les masques numériques de Mograbi dans Z32), Ivo Marques Ferreira montre qu’en réalité le pastiche du classicisme hollywoodien, pourvu qu’il ne manque pas de poésie et d’humour, fonctionne aussi très bien. Et là où Frédéric Sabouraud pensait que le cinéma direct, en raison de la généralisation du « paraître télé» n’était plus possible que dans « la forme monstre des films de Wang Bing et Pedro Costa » qui imposent « une durée hors de toute convention » 2, Michel K. Zongo nous convainc du contraire. Le bon vieux dialogue autour d’une caméra ne débouche pas nécessairement sur « un mode de communication soft, consensuel et sans aspérité» lorsque le cinéaste sait impliquer son interlocuteur dans les enjeux de son film.

Antoine Garraud

  1. Frédéric Sabouraud, « L’angle mort » in Trafic n°69, printemps 2009, p. 5
  2. Ibid, p. 15