Qui es-tu aujourd’hui ? s’interroge Frieda. Une question pour elle-même et pour les autres parts d’elle-même qui s’appellent Mathias, Gerda ou Frieda Janett Gröger. Une question pour nous aussi, probablement. Si on arrive à le déplier, le premier long métrage de Léa Lanoë est sans doute un portrait : un portrait multi-noms donc, multifaces, au sens du visage de Frieda, qui change à travers un film débarrassé de toute indication temporelle ou narrative. Un portrait de Frieda autant que celui d’une relation, si tant est que cela soit possible. Ici ce serait la relation entre la cinéaste et Frieda, reliées par la caméra, mais aussi la relation de Frieda avec elle-même. Un film d’accompagnement au long court (parce que Frieda part loin), un film dont la temporalité-bazar permet de laisser advenir autant de métamorphoses que nécessaire pour raconter ce personnage.
La cinéaste devra se débrouiller avec un paradoxe posé dès la première scène, il faudra saisir Frieda qui se rend insaisissable. Trouver une forme suffisamment libre pour permettre une rencontre tout en assurant qu’on ne pourra pas la rencontrer pleinement. Chopper les fulgurances dans les mélodies de sa parole délivrée par bourrasque, accepter de déborder et la suivre en expédition dans ses mondes mentaux, dans cette sorte d’exil à elle-même. Un exil qui lui permet, en étant toujours un peu partout et un peu nulle part, de trouver sa liberté autrement. Frieda marche par dédoublement (par multiplications même), sous toutes les formes et tous les états. Autant de couches d’elle-même pour autant de scènes à inventer, à jouer et à monter les unes avec les autres. Après tout, s’il faut toujours deux images au moins pour que quelque chose se passe, ici les frottements intérieurs de Frieda créent de nombreux élans. Le mouvement du film se trouve par un montage d’émotions, un montage fragmentaire pour un personnage en morceaux. Mais jusqu’où ? Jusqu’à repousser la malédiction de Frieda d’être toujours l’altérité, la marge des autres. Jusqu’à nous donner envie que la folie collective soit la normalité, étrangère au film d’ailleurs.
Enfin, la prouesse du film est sans doute d’aller au bout sans jamais saturer et de plutôt rester à l’écoute en trouvant la justesse dans un geste de tendresse multiple : d’abord celui de la cinéaste vers Frieda, mais aussi de Frieda vers elle-même. Au bout, c’est peut-être un film qui raconte simplement le désir et la force d’une personne de se promettre du soin à elle-même, comme personne d’autre ne pourrait le faire.
Rencontre avec Léa Lanoë
Comment démarre votre relation avec Frieda et quand intervient pour toi l’idée de fabriquer ce film ensemble ?
On s’est rencontrées parce qu’on était voisines. Frieda avait décidé que son bureau serait l’arrêt de bus en face de chez moi. Elle venait squatter tout le temps.
Elle aimait la performance, les costumes et moi j’avais envie de faire des films alors je lui ai proposé qu’on fasse quelque chose ensemble. Elle est hyper intense, c’est comme ça qu’on arrivait à passer du temps toutes les deux. Ça a commencé par des Jeux, je l’invitais a créer des pièces de théâtre. La première idée était de faire un film de fiction avec des astronautes. On a tourné cette première séquence puis elle n’a plus eu envie de faire ce film-là. Ça fonctionnait généralement comme ça, on essayait plein de débuts de trucs.
Tu as gardé dans le film une grande part de fiction, de jeu.
Il y avait toute une partie de courtes mises en scène sur fond noir. L’idée du mariage par exemple, venait d’une scène déjà tournée : elle y rejoue son mariage avec elle-même officialisé trois ans plus tôt par un pasteur. On a longtemps gardé l’idée de faire ce film d’astronautes, avec d’autres acteur·ices, mais la mise en scène générait du stress. Les choses prévues fonctionnaient moins. Dès que c’était du réchauffé, ça ne marchait plus, le mieux restait l’impro.
Qu’est ce qui te décide à t’engager sur un film plus long et sur une forme documentaire ?
Il y a eu un tournant. Elle a disparu pendant six mois. Je l’ai cherchée, elle me manquait. Quand elle a réapparu, je lui ai proposé de faire un film. Pour moi c’était aussi un premier film. Je me suis alors basée sur ce qu’on avait déjà tourné ensemble, on a refait beaucoup d’improvisation. Et petit à petit, c’est devenu plus conscient que j’avais envie de parler de ses souffrances. Elle aussi en avait envie. C’est un projet qui a beaucoup dévié, ça a duré plus de cinq ans.
Le film est toujours à l’équilibre entre quelque chose de très joyeux et en même temps de très rude. Quel était le cadre du tournage pour appréhender cette dureté ?
Le postulat c’était d’être toujours avec elle et de ne jamais forcer, mais de la guider. Quand je filmais des moments plus durs, j’essayais d’être toujours sûre que c’était OK pour elle sinon je ne filmais pas. La scène qui suit la séquence de l’engueulade du couloir, c’est un témoignage qu’elle avait envie de faire. Elle m’a dit : « je sais que le micro est là, on y va ». C’est pour cette raison que je me suis autorisée à faire exister cette scène dans le film, même si c’était vraiment dur, parce qu’elle était très ivre.
Cette séquence du couloir opère une vraie bascule, tu fais entrer une altérité. Par la présence de cet homme qui insulte Frieda, on accède à un autre regard que le tien. Un regard étranger, mais surtout un regard de rejet. Un regard qu’on pourrait nous-mêmes avoir sur elle.
Cette séquence est vite devenue le cœur du film : quelle structure on construit pour en arriver là ? Il fallait impérativement que lors de cette séquence-là, on soit avec elle et pas avec le personnage avec lequel elle s’engueule – personnage qui aurait pu être n’importe qui. C’est la question de la normalité qui s’incruste dans son regard à lui. Alors si à ce moment-là du film on est complètement avec elle, dans le sens où on est critique de ce qu’il renvoie, après on peut aller plus loin avec Frieda dans ses différents états, dans ce qu’elle traverse.
Le film est très composite, tant dans la temporalité que dans les registres d’images. Quels principes de montage ont guidé le film ?
On a vite pris le parti de respecter l’ordre de tournage pour suivre le fil de la relation. Le montage se base sur la sensation, sur l’émotion. Trois fils ont guidé ça : celui de l’évolution de notre relation ; celui de Frieda à travers ses difficultés (le mariage, ou le processus de guérison à la fin sont des étapes qui concernent son évolution à elle) ; celui de la relation avec læ spectateur·ice qu’il fallait emmener avec Frieda (mouvement très lié à ma relation avec elle). Il fallait également essayer de ne pas trahir les états émotionnels que traverse Frieda. J’ai tenté de le faire en utilisant plusieurs caméras ou en variant les traitements de son pour être avec elle autrement et trouver des traductions de ces différents états. Passer de la DV à la pellicule par exemple nous a permis d’être plus dans l’instant. Une bobine, donc trois minutes par jour pour filmer, ça donne un cadre plus léger, plus doux.
Comment arrêter une collaboration pareille ? La dernière séquence rend Frieda présente dans le processus de fabrication jusqu’au bout.
C’était très dur de construire la fin, mais très clair depuis longtemps que cette séquence serait intégrée dans le film. Comment on quitte Frieda ? Je n’avais pas envie qu’on ait peur pour elle, mais qu’on sente que sa survie était possible grâce à sa résistance, sa joie de vivre sans jamais nier les souffrances. C’est donc elle qui termine le film : elle se réancre dans le processus de création du film et c’est elle qui choisit. Elle a été beaucoup plus lucide que moi, c’était bien de s’arrêter à ce moment-là. Ça aurait été dur de m’arrêter de filmer. Je voulais tourner une dernière séquence, mais elle s’est fait arrêter et elle est entrée en prison. Aujourd’hui, elle m’a annoncé au téléphone qu’elle venait d’en sortir. Elle m’a proposé de refaire un film.