Les sélectionneur·ses d’« Expériences du regard », Dominique Auvray et Vincent Dieutre, ont évoqué l’an dernier, dans les colonnes de Hors Champ, la notion de queer zone comme « un espace où se jouent des formes d’hybridation, de collage ». Au-delà de tentatives pour déborder des cases, des codes et des genres, nous sommes allées chercher ce qui dans les films d’« Expériences du regard », ramène à l’origine du mot : une insulte subvertie pour tout ce qui transgresse les normes sexuelles et de genre. Si tous les films d’« Expériences du regard » peuvent être analysés sous la loupe du genre (ce qui en fait une catégorie puissante d’analyse applicable à différents domaines scientifiques, et non une « théorie » qu’on aurait le loisir d’accepter ou de rejeter), il s’agira ici d’en approcher deux, pour ce qu’ils illustrent de ce que le queer, dont la définition ne cesse d’être soumise à intentions et interprétations, pourrait vouloir dire : LaCheville et Panthère.
Quand le queer fait son entrée par la grande porte de la philosophie avec Trouble dans le genre (1990) de Judith Butler, l’attention est portée sur le caractère performatif du genre. Toute une chacune, nous engageons nos corps, nos discours, nos présentations de soi, nos accessoires dans un jeu d’acteur·rice permanent et répété.
Véronique, la panthère à l’accent du sud-est du film de Yann Berlier et Lola Cambourieu, est une femme-féline, toujours en pleine chasse à l’homme. Cheveux blonds décolorés, corps musclé, retouché, voix langoureuse au besoin, ses armes sont aiguisées. La caméra lui offre un espace scénique démultiplié par les miroirs dans lesquels elle se jauge. Mais son jeu ne se laisse pas contenir dans un cadre. Dans sa salle de bain gisent flacons et accessoires cosmétiques qui ont bien vécu. À une heure tardive, elle s’affaire à une séance de maquillage justifiée par un rendez-vous galant… par téléphone.
Une fausse piste serait d’essayer de faire le tri entre le vrai et le joué, le naturel ontologique et le construit existentiel : notre performance nous façonne, et Véronique a une « double personnalité » impossible à démêler : panthère, et chaton.
« Action en train de se faire » : une performance est aussi une modalité contemporaine de faire œuvre. Si on expose souvent les traces d’une performance, La Cheville expose ce qui l’engendre : lavant. Une pré-performance composée de tentatives de mise en théorie et de justification du geste, de répartition des rôles, de questionnements maladroits, traînants, semblant tantôt naïfs tantôt suffisants, sur l’intention de la pratique.
Dans La Cheville, le langage est hésitant, malaisé, mis en difficulté par les stratagèmes d’Antoni Collot : il coupe court à la parole, tourne en ridicule, sous-paye ostensiblement son actrice par rapport à son acteur, installe sous leur canapé un miroir pour se filmer lui-même, rendant toute assise inconfortable. Mais ce qui gêne, c’est la tension autour de la place du désir. Nous ne savons pas bien si l’intention première est de produire un objet d’art contemporain ou de cinéma, si l’initiative est celle du cinéaste ou de ses deux personnages, ni qui aurait vraiment intérêt à ce film tordu. Pourrait-il s’agir, en fin de compte, d’un désir qui n’ose s’assumer pour ce qu’il est sans lui adjoindre un objectif artistique plus noble mais qui peine à émerger ? Se faire enculer est-il bien différent de performer se faire enculer ?
Le queer, identité(s) et pratique(s), exige du travail. Antoni Collot, paresseux autoproclamé, le délègue à ses deux jeunes cobayes à la fois volontaires et peu enthousiastes, qui se prêtent à son dispositif et lui font grâce de sourire à ses jeux de mots grivois. Sindy Saïd et Valentin acceptent de se faire dominer et manipuler par Collot, mais sapent à l’occasion l’autorité du cinéaste : cette conversation n’est en fin de compte pas aussi pénétrante qu’il se complairait à le croire, conclut Valentin. Et l’acte physique, réel ou fictionné, sera en tous cas moins énergivore que sa théorisation.
Dans Panthère aussi, la performance est travail corporel, musculaire et chirurgical, et travail textuel. Véronique tisse sa toile dans un flux tendu de paroles où elle se raconte, encouragée par la voix de son fils-cinéaste qui la sonde dans de gros plans tremblants. Derrière la « tchatche » de Véronique, une demande inassouvie d’attention, la sollicitation au bord du harcèlement de ses fils, ses amants, son chien ! Elle va jusqu’à agresser son miroir avec son besoin qu’on lui réponde : est-elle encore belle femme ? Parvient-elle seulement à être une femme ? Paradoxalement cette obsession se retourne contre elle-même : son hétérosexualité en devient excentrique et hors norme.
Car le problème de Véronique, c’est qu’elle vieillit et qu’elle ne supporte pas d’avoir gâché douze ans de sa vie dans une relation de violence conjugale. En voulant rattraper le temps perdu et retrouver l’amour, elle séduit des hommes, beaucoup d’hommes, qui la malmènent parfois. Elle porte un corset après avoir cassé ses vertèbres en « S’envoyant en l’air », et son corps est le reflet du décor dégradé de son pavillon rose, de sa piscine à l’abandon dans laquelle flotte une grenouille morte.
La principale critique faite à Judith Butler a été de lui rappeler la réalité persistante des corps. Si tout n’était que performatif, il suffirait d’un discours sur soi pour faire fi des réalités de la chair. Or les corps comptent 1 et se rappellent à nous, parfois trivialement.
Entre dérision du queer dans La Cheville et hétérosexualité extrême pour Panthère, on ne sait pas si les cinéastes revendiqueraient leurs films comme queer. Mais c’est peut-être ce qu’ils ont de commun avec les lesbiennes, les gays, les trans et toute la famille des déviant·es sexuel·les : qu’une critique de film les affuble de cet adjectif malgré eux.
Clem Hue
- Judith Butler a répondu à cette critique dans Bodies That Matter, On the discursive limits of sex, 1994.