Cour intérieure d’un pénitencier pour enfant – aujourd’hui appelé centre éducatif fermé. Devant la caméra, un ancien éducateur retrouve un ancien élève. Lorsqu’il y était enfermé, l’ancien élève a subi la discipline aux électrochocs, les tortures mentales et physiques réservées aux marginaux du système républicain. Derrière la caméra, sa fille travaille au dévoilement de la vérité.
Dans un premier temps, en plaisantant presque, l’éducateur reconnaît avoir « été dur » et avoir utilisé l’électricité sur ses élèves. Mais il comprend rapidement que ce n’est pas une visite de courtoisie. La réalisatrice le confronte, en tant que bourreau, à son père, sa victime, « pour comprendre » lui dit-elle, mais aussi pour l’obliger à revenir sur ses actes. Le résultat frappe. Dans son discours, l’éducateur oscille, se rétracte et finit par se justifier en accablant les enfants qu’il avait sous son autorité ; il sous-entend que ses actes étaient nécessaires et même qu’ils ont porté leurs fruits.
Humilié de nouveau, le père ne s’affronte pas à lui mais se contente de dire sa vérité, répète des détails qui l’accablent et affirme que cette « période éducative » n’a pu lui être d’aucune utilité. Encore prêt à se placer sous la protection du Saint des voyous, une auréole sur la tête et un trident dans la main, l’homme est un lutteur forcené qui a sciemment choisi de baisser les armes. Par le refus de la violence, par la douceur, il s’est reconstruit ; sa victoire est de garder son calme.
Maïlys Audouze fait don à son père d’un film. Elle reçoit en retour sa présence juste, vibrante. Elle inscrit leur relation dans des cadres partagés, dans l’attention et la précaution à manier des souvenirs douloureux. Son geste révèle l’essentiel : l’amour par lequel le père s’est reconstruit. Audouze propose à son père de retrouver par étapes son passé. Du récit de l’injustice vécue enfant au portrait de l’adulte et père bienveillant, la vérité se révèle progressivement : au spectateur lorsqu’il découvre le lien de filiation entre la réalisatrice et son personnage ; au père qui, devant la caméra, reçoit son dossier d’écolier contenant une lettre de sa mère ; à tous lorsque la réalisatrice prend rendez-vous avec l’éducateur.
Ne se plaçant jamais sur le plan légal, cette dernière ne cherche pas à créer une preuve juridique qui servirait à accuser l’institution, toujours existante, ni l’éducateur, protégé sans doute par la prescription des faits vingt ans après la majorité de la victime. Ce film a cependant une portée politique forte en rendant public un témoignage accablant pour le système judiciaire et l’école.
En livrant son témoignage, le père fait à nouveau face à son passé avec les armes qu’il s’est construites. Durant les quelques mois du tournage, il parcourt ses souvenirs, apprend des informations ignorées. En rendant public son passé, il aborde une étape cruciale dans la résilience d’un traumatisme : la transformation d’un événement où il a été victime en outil utile, au-delà de lui-même, aux autres.
Pour accompagner au mieux son père dans les résonances personnelles que provoque chaque étape du tournage, la réalisatrice prend soin d’attribuer une place à chacun autour de la caméra. Auparavant dans le cadre avec son père, Maïlys Audouze se place dos à la caméra, en amorce, lorsqu’elle le confronte à son dossier d’écolier. Pour essayer d’alléger le récit des tortures qu’il a subies, elle lui propose la médiation d’un croquis.
La volonté de la réalisatrice de protéger son père d’une démarche trop brutale s’avère une seule fois impossible : confronté à la violence qu’il a exercé, l’éducateur renvoie la réalisatrice dans ses cordes et cherche à mettre le père au tapis. Chez le spectateur, l’impression laissée par ces quelques moments de vérité est très mélangée. Si l’on s’attache à la situation de tournage vécue par les trois protagonistes, on pourra dire que le père semble dominé à nouveau : il laisse l’« éducateur » réaffirmer la nécessité de la torture en rejetant la faute sur l’enfant. Certes, le père se raccroche au pacifisme, au renoncement à la violence qui l’ont sauvé. Il se maîtrise totalement, mais la force de son expression se dispute à la peur de cet homme qu’il a dû avoir enfant et que l’on voit à nouveau rôder dans ses yeux.
Le Saint des voyous fait penser à Merhan Tamadon, le cinéaste qui a accompagné la cinéaste dans la réalisation de son film de fin d’année. Dans Iranien [2014], Tamadon se positionnait en citoyen athée face aux fondamentalistes qu’il combat. Le cinéaste répondant seul à quatre mollahs rompus à la rhétorique, leurs luttes verbales sur la laïcité achoppaient souvent devant l’inégalité de la situation. Pour des spectateurs qui entendaient ces discours fondamentalistes sans contre-argument suffisamment solide, cette situation de faiblesse a pu être perçue comme la limite du film, rendant même celui-ci potentiellement dangereux. Mais, à l’inverse, l’on pouvait admirer la subtilité du dispositif. Cette situation de faiblesse était volontaire et inévitable s’il voulait convaincre les religieux de participer au film. Il comptait ensuite sur le cadrage et le montage pour démontrer combien le carcan religieux jouait sur l’absence de pensée autonome des mollahs, et en particulier du plus puissant d’entre eux.
Merhan Tamadon assumait donc de se mettre personnellement en danger. Dans Le Saint des voyous, la fille expose son père à un danger qu’elle ne peut ni partager ni diminuer. Des temporalités différentes se heurtent : celle d’un tournage de quelques mois pour la réalisatrice, celle d’un travail thérapeutique qui peut prendre plusieurs années pour le père. Ce dernier assume-t-il d’être à nouveau mis en situation de faiblesse devant la caméra ? Lorsque la réalisatrice le questionne sur ce que cette rencontre a pu régler pour lui, il répond : « Je vais devoir digérer tout cela ».
Malgré cette différence, Le Saint des voyous retient d’Iranien les possibilités du cinéma pour répondre, mais sans violence, à ceux qui prônent l’exercice de la domination et de l’intimidation. En voyant ce que la caméra et le film montrent de l’un et de l’autre, le spectateur est chargé d’observer les effets de l’exercice de la violence chez l’éducateur et ceux d’une forme de résignation chez le père. L’éducateur apparaît enfermé dans ses mensonges, dans le renoncement à l’humanité que l’institution l’a amené à incarner. Trahis par sa voix, ses hésitations et ses contradictions, ses mensonges révèlent un homme peu respectable qui se dédouane facilement de toute responsabilité. Chez le père, le spectateur pourra voir un homme qui, en refusant de répondre à un coup par un autre, reste fidèle à ses choix. Avant de poursuivre son combat.
Gaëlle Rilliard