« Laquelle veut se battre putain ? Qui ? Qui ? ». Au milieu de la nuit, avec une voix éraillée projetant des insultes, Terri nous apparaît dans toute sa violence. Une rage qui ne la quitte pas, jusque dans cette scène d’agression de la réalisatrice dans les rues de Skia Row où elle s’interpose brutalement pour protéger la caméra. Durant deux ans, Alina Skrzeszewska s’est engagée à suivre Terri dans son quartier, la filmant à hauteur d’épaule, instaurant ainsi une proximité forte.
La réalisatrice vit déjà à Los Angeles depuis cinq ans quand elle décide d’emménager à Skid Row, un quartier réputé pour être la capitale des sans-abris des États-Unis. Elle y réalise un premier documentaire. Puis l’envie naît de ramener au premier plan les trajectoires des femmes du quartier. Pour son deuxième film, elle met en place un atelier à l’aide de la dramathérapeute Mimi Savage, où les femmes peuvent se raconter par le biais d’une mise en scène d’objets. Ce qui avait été imaginé comme un portrait de groupe se resserre au fur et à mesure du tournage sur le parcours de deux participantes, Terri et Tiahna.
Shorts larges, casquettes et chaînes en or apparentent Terri aux chanteurs de rap dont les clips défilent sur l’écran de télé. Elle est la stud respectée du quartier, lesbienne noire-américaine qui a adopté des codes masculins. Le film suit sa relation amoureuse avec Tiahna, une fem (lesbienne féminine) qui deale dans les rues de Skid Row. Femmes, noires, pauvres et lesbiennes, Terri et Tiahna gagnent, grâce à la caméra d’Alina Skrzeszewska, un espace de représentation qui leur est rarement accessible, et que Terri compte bien occuper.
Terri cherche à se sortir de Skid Row : elle accumule les rendez-vous dans des administrations, et auprès d’un travailleur social désarmé, pour trouver un appartement. Tiahna accompagne Terri dans son projet mais semble davantage sceptique quant à l’issue des démarches. On doute avec elle, tant les forces structurelles sont pesantes et le filet de protection sociale effiloché. Malgré leurs tentatives, Terri et Tiahna n’ont que peu d’échappatoires possibles : le filme débute et finit par T’attente de leurs sorties de prison. Par cet encerclement, on glisse dans une temporalité réglée par l’engrenage des incarcérations. L’espace est bouché. Aucun plan ne nous donne à voir une perspective qui s’élargirait au-delà de Skid Row.
Dans ce contexte, Terri et Tiahna témoignent néanmoins d’une extraordinaire faculté d’analyse des mécanismes qui les oppriment. Lors d’une séance de coiffure chez des amies, Tiahna décrit avec une grande acuité les difficultés produites dans leur couple par l’alcoolisme et les souffrances psychiques de Terri. Le regard porté par la réalisatrice sur ses deux personnages ne nie jamais leur capacité d’agir. Depuis leurs places de déshéritées, elles rejouent le destin, chacune à sa manière, refusant toute position de victime.
Dans leur couple, la violence s’est installée. Si Terri semble tout d’abord en avoir le monopole, on découvre peu à peu que les rôles ne sont pas figés, et que la violence n’est pas unilatérale. C’est aussi que la violence les entoure. Elle organise la vie du quartier. Pour y vivre, il faut savoir l’utiliser.
En opposition au monde de la rue, une musique à cordes introduit les séquences de groupes de parole. Dans cette zone protégée, les habitantes mettent en scène leur histoire à l’aide de figurines et convoquent l’imaginaire. Skid Row devient un panier de crabes, une « mare aux requins » où les femmes, charmées par les singes criminels, calculent leur trajectoire. De retour dans la rue, Terri s’amuse quant à elle à rejouer la scène du soulier de Cendrillon alors qu’elle se rend à un mariage. Ivre, romantique, elle nage dans son smoking noir et blanc, accompagnée par Tiahna, coincée dans sa robe bustier et ses chaussures à talons qui l’empêchent d’avancer. Ce que réussit avec adresse la réalisatrice, c’est de nous faire rire avec elles, et pas d’elles. Ces respirations à la fois drôles et touchantes, autorisant la légèreté, ramènent de la douceur au portrait.
Chloé Truchon