Entretien avec Marie Losier, réalisatrice, accompagnée de Simon Fravega, directeur artistique
Mardi soir, sous la voûte d’un jardin intérieur, Marie Losier présentait chez l’habitant son dernier film, le portrait d’un singulier catcheur mexicain…
Comment avez-vous rencontre Cassandro ? Votre amitié s’est-elle d’emblée envisagée sous l’angle de la collaboration cinématographique ?
Marie Losier : Comme toujours, ce fut une rencontre inattendue. J’étais à Los Angeles pour présenter mon précédent film La Ballade de Genesis et Lady Jaye. Un ami m’a conviée à un spectacle de lucha libre, un sport mexicain mélangeant cabaret et catch. Je n’y connaissais rien mais cela m’amusait. Des costumes, des paillettes, du théâtre : tout ce que j’aime de l’artifice, dans la vie comme dans le cinéma. J’ai pu me rendre dans les loges, au sous-sol, et voir tous ces artistes s’habiller, se préparer. Il y en avait un tout petit, plein d’énergie, qui courait partout et organisait la mise en scène : Cassandro. Il avait fait venir du Mexique tous ces catcheurs avec un permis de travail légal, ce qui est très rare. Il m’a vue avec ma petite Bolex dans les mains et s’est intéressé à moi : « Qu’est-ce que tu fais ici ? Pourquoi t’es petite ? Pourquoi t’as ce truc ? ». Ce fut une vraie rencontre, et nous avons décidé de nous revoir au Mexique ; je m’y rendais souvent pour présenter des films français. On s’est retrouvées sur un petit bateau qui faisait le tour d’une île hantée par les âmes des enfants noyés, avec des poupées accrochées aux arbres. Il m’a parlé de lui. Sa tristesse et son humour m’ont séduite. C’était un personnage de film, fellinien, flamboyant, malgré la dureté de sa vie. Avant d’avoir eu le temps de le lui demander, il m’invitait à faire un film sur lui ! Cassandro est un homme de frontière : homme / femme, luchador / performeur, mexicain / américain, catholique / indien, pauvre / riche, célébré / rejeté. Il porte en lui toute l’histoire américaine. Nous sommes resté.es en contact, puis, quand j’ai pu aller au Texas, je suis restée dix jours avec lui. J’ai pris quelques images, enfermée dans sa petite maison. Ce fut le début de cinq années d’un tournage mouvementé.
Vous avez une approche très ludique de la transformation, du travestissement, du déguisement ou du costume. Cassandro, mais aussi Genesis et Lady Jaye en ont une approche qu’on pourrait au contraire qualifier de « sérieuse » : professionnelle, amoureuse… Est-ce que ce sont vos personnages qui se prêtent à vos jeux, ou est-ce vous qui acceptez de jouer leur jeu ?
Marie Losier : Le jeu me permet de révéler une profondeur, mais aussi de détendre et ouvrir nos relations. Avec Cassandro, c’était compliqué parce qu’il ne se laissait pas aller, il souhaitait tout contrôler. C’était conflictuel, mais c’est aussi quelqu’un de très drôle, et une fois la confiance construite, le temps passé, il s’est ouvert à cet aspect ludique, à se laisser surprendre. Cet espace de jeu, qui peut être raté ou réussi, incarne pour moi le cinéma.
Simon Fravega : L’histoire que Cassandro voulait donner, il l’avait déjà écrite. Dans les premières minutes du film, Marie la liquide, sans artifice, pour pouvoir alors commencer autre chose.
Marie Losier : Cassandro n’avait pas de rapport avec le cinéma, nous ne parlions jamais de création artistique. Ce fut une des difficultés du tournage. Je fais toujours des films avec des artistes expérimentaux qui ont un vrai rapport à l’invention, au processus de création. Cassandro tenait à son image publique, qu’il maîtrise parfaitement. Faire un film à sa gloire, comme il en existe plusieurs sur Youtube, ne m’intéressait absolument pas. Cela a été une vraie bataille de traverser le mur pour rencontrer les milles facettes du personnage que j’avais entrevu. Nous avons, ensemble, constamment repensé le film, nous sommes passé·es par mille chemins.
Certaines séquences du film mettent en scène une silhouette qui disparaît : est-ce Cassandro ?
Marie Losier : C’est une doublure ! Il avait disparu… Lors de notre première rencontre, il maîtrisait pleinement son régime de vie. Il ne buvait pas, revendiquait fortement son abstinence, allait aux réunions des Narcotiques Anonymes. Quand nous sommes retourné·es avec Simon à El Paso où il habite, il s’était remis à boire et à se droguer. J’avais enfin réussi à avoir une petite bourse pour tourner deux mois mais je n’avais plus de personnage, plus d’histoire, plus rien de ce que j’avais tourné, mis en scène, imaginé. Il était très dur avec moi, avec Simon. C’était une telle honte pour lui de se remettre à boire qu’il me l’a caché et a disparu. J’étais assez proche de lui pour voir que quelque chose partait en morceaux. Un soir, je l’ai retrouvé par hasard dans un bar gay, drogué, en train de mettre des billets dans les slips de gogodancers. Même si nous n’en avons jamais reparlé, ça a brisé la glace. Il savait que je savais et cela nous a permis de sauver notre amitié et de continuer le film.
Simon Fravega : Pendant toute la période où Cassandro a disparu, nous sommes allées chiper ses costumes chez lui et nous avons trouvé des doublures pour continuer à tourner. Quand on l’a retrouvé, il n’était pas en état de jouer de grandes scènes. Il avait mal à la jambe, tenait à peine debout.
Marie Losier : J’ai eu l’idée de filmer son enterrement (et sa résurrection) à la fin du tournage, peu avant notre départ. Cassandro parle beaucoup de la mort, de sa mère… Il a accepté de participer à mon idée sans grande conviction, mais quand il est arrivé dans son jardin où j’avais tout préparé, avec ces deux hommes en culotte, il les a trouvés beaux. Il était au centre de l’attention et était très heureux (rires). De plus, s’allonger était presque la seule chose qu’il pouvait faire.
Pourtant votre film n’est pas le tombeau de Cassandro ! Comment êtes-vous parvenue à garder confiance et à lui redonner aussi courage ?
Marie Losier : En retournant en France je croyais ne plus avoir de film. C’est en regardant les rushes que j’ai vu un autre film. Le projet a été relancé car je l’ai invité en France pour faire un spectacle de lucha libre avec des Exoticos à la Fondation Cartier. De là, nous sommes parti·es ensemble en tournée en Angleterre et en Belgique. Nouvelle étape ! On trouvait des moyens, sans moyen, de se suivre à travers une histoire.
J’ai découvert ce qu’un film peut faire : le mien lui a redonné vie. Le film a été sélectionné par l’Acid à Cannes, et la presse mexicaine en a beaucoup parlé. Cassandro est désormais accueilli à bras ouverts au Mexique, alors que pendant vingt-sept ans on l’a poignardé, insulté, oublié. À l’origine, les Exoticos étaient des catcheurs hétéros qui jouaient des clowns gays. Tout a changé quand Cassandro s’est déclaré gay. Il s’est battu pour s’affirmer en tant que catcheur, athlète, jusqu’à devenir champion du monde ! Il a ouvert la voie à d’autres Exoticos, mais ça a été difficile.
Aujourd’hui, il a de nouveau perdu du poids et s’est remis à suivre ses réunions des Narcotiques Anonymes. Il a arrêté de boire et est reparti dans une belle énergie de vie. Il a repris la lucha libre, donne des conférences et a ouvert une école à El Paso, qui s’appelle « mama lucha », où il enseigne aux jeunes. Les familles et les enfants l’attendent pour des matchs, des entraînements, il est très bon. Sa vie et le film se rejoignent, en finissant sur un envol.
Le film s’affranchit de la chronologie et multiplie les dispositifs. Un portrait kaléidoscopique ?
Marie Losier : Je n’écris pas d’histoire, je passe du temps avec les gens, souvent des années (sept ans pour La Balade de Genesis et Lady Jaye). Mais à un moment, je sens la direction du film et je commence à accumuler des archives. Avec Cassandro, j’ai sans cesse été désarçonnée par ce personnage qui partait dans toutes les directions. Tout le film parle de corps. Souvent mes personnages ont deux corps. Le corps recomposé à l’image de ce qu’ils souhaitent me donner à voir, et un corps libre. Si libre qu’il est parfois cassé en mille morceaux. Il y a une similitude de gestes entre les blessures, le remodelage de leurs corps et mes collages. C’est du modelage de corps avec des collages de petits bouts de bobines. Je ne pense pas en terme d’histoire mais en tableaux. Je vois une image, des couleurs, une mise en scène, un objet, et je construis un petit tableau vivant. Je n’ai pas fait d’école de cinéma et n’ai aucune connaissance des règles à suivre. Je travaillais la peinture aux Beaux-Arts quand on m’a offert une Bolex, il y a dix-sept ans. J’ai découvert alors le milieu du cinéma expérimental new-yorkais. Ces artistes poètes, comme Jonas Mekas, travaillent la pellicule comme une matière. Une matière de travail.
C’est physique de filmer avec une Bolex, c’est lourd. C’est comme une danse. Je suis en transe quand je filme. Pour une femme petite comme moi, c’était très difficile de filmer le catch. Les cordes sont à ma hauteur et il est très dangereux de se placer trop proche du ring. Attraper ce qui se passe, avec cet œilleton minuscule et les changements de bobines toutes les trois minutes, c’est du catch ! Je ratais toujours le moment merveilleux où il était en l’air. Il sautait de cinq étages et je n’avais plus de bobine ! Utiliser cet outil, ce n’est pas opposer la vidéo au film. C’est mon brushstroke, ma patte. Avec la pellicule, on ne voit pas le résultat et cela permet d’être vraiment avec la personne que l’on filme. Et comme je ne prends pas le son en même temps, les gens se livrent plus ouvertement, parce qu’ils n’ont pas besoin de chercher quelque chose à raconter. C’est par le collage de l’image et du son que je reconstitue une émotion. Cette désynchronisation permet de raconter une histoire personnelle et un voyage à deux.
Votre bande-son est tout particulièrement travaillée. Comment procédez-vous ?
Marie Losier : Pour Cassandro, je laissais parfois tourner un petit micro sur le côté de la caméra. Il m’a fallu des mois d’écoute pour répertorier tout ce que j’avais pu prendre, les interviews et les fonds sonores, qui n’étaient pas toujours utilisables. Comme il n’y a pas d’histoire, c’est du collage de dentelle, des mots que je suis la seule à pouvoir associer. Le travail sonore est un des bonheurs du montage. Il y a des moments où je reconstitue un univers existant, mais souvent je m’amuse à chercher dans mes archives, notamment de Vinyles soixante-dix-huit tours. Je peux chercher un son pendant des heures ! Pour mon film L’Oiseau de la nuit, je cherchais un bruit de pas particulier pour un personnage montant un escalier. J’ai trouvé le son d’un chat qui boit du lait ; en mettant un effet de réverbération, j’avais exactement le son que je voulais ! J’adorerais avoir les moyens de travailler avec un bruiteur pour pouvoir aller plus loin, mais je m’amuse déjà beaucoup à inventer des sonorités.
Cassandro a amené de nouvelles collaborations ; comment vous êtes-vous adaptée ?
Marie Losier : C’est la première fois que je travaille avec une monteuse. Moi qui ai toujours monté mes films dans ma chambre, j’ai été réticente au début ! Mais l’entente a été instantanée. Elle avait habité pendant dix ans au Chili et sa maîtrise de l’espagnol a facilité les choses. Elle s’est approprié les rushes. Elle a travaillé à tisser une histoire, me laissant le temps de me consacrer à la matière du film, comme les surimpressions du feu d’artifice, ou des collages de sons particuliers. On a mille fois déplacé des éléments, pendant un an, par bouts.
J’ai fait une autre très belle rencontre avec Carole Chassaing, la productrice chez Tamara films, qu’Antoine Barraud a rejoint pour finir le film. Cet accompagnement a été précieux ; j’ai eu de vrais retours et vraies discussions, j’ai écrit un dossier… J’avais déjà commencé à filmer sans argent, et c’était le premier long-métrage de Carole, et mon premier film produit : une belle aventure à deux.
Aventure qui continue car nous n’avons pas les droits de trois musiques. Il faut recréer ces musiques d’ambiance. Je tenais passionnément à la musique de Morricone, au début du film, mais les droits étaient hors de prix. J’ai un groupe d’amis toulousains, Aquaserge, qui a recomposé une musique, par rapport à l’image. J’ai beaucoup appris sans perdre ma liberté de création.
Propos recueillis par Clem Hue et Marie Clément