Des bergers allemands cadrés à hauteur canine patientent, observent avec attention les humains qui les entourent, hors cadre. On les entraîne dans un complexe militaro-éducatif canido-policier, dans des immeubles à l’abandon, dans une forêt. Ils apprennent à obéir, ou plutôt exercent leur capacité à obéir, tant leurs comportements semblent déjà policés et polis.
Connue pour son analyse des cyborgs (Manifeste cyborg, 1984), « organismes cybernétiques » de l’après-guerre nucléaire, la philosophe américaine Donna Haraway propose dans son petit livre Manifeste des espèces de compagnie de nouveaux partenaires (significant others) pour faire face au 21° siècle. La lecture de ce livre éclaire le film. Elle s’y intéresse aux animaux de compagnie et en particulier aux chiens, désormais plus à même de « contribuer à l’élaboration de politiques et d’ontologies viables dans les mondes vécus contemporains » 1. Tout comme le livre d’Haraway, le court-métrage de Nina de Vroome, Le Bonheur des chiens (Het Geluk Von Houden), traite de « biopouvoir et de biosociabilité autant que de technoscience ».
Il n’est pas question d’amour inconditionnel dans ce film : les chiens doivent garder leur place et accomplir leurs tâches pour obtenir satisfaction. Mais croire que l’amour inconditionnel puisse officier dans les relations interespèces entre des chiens et des hommes n’est-il pas de toute façon illusoire, tant les différences de pouvoir, de statuts et de dépendance imprègnent ces rapports ? À moins que ce ne soit ça, l’amour : reconnaître, célébrer et rendre honneur aux différences.
Le bonheur des chiens est ici plus à rapprocher d’« une capacité à la satisfaction qui s’obtient par l’effort, par le travail, par la réalisation d’un potentiel », qu’à l’adoption dans un foyer, l’abondance de signes d’affection ou la liberté de courir après une balle ou un pigeon. Lors des exercices d’attaque ou de défense, une queue remue au milieu des bottes et trahit le plaisir de l’animal, incongru pour une spectatrice facilement rebutée par cet entraînement à la violence policière.
La violence est aussi incarnée dans les babines retroussées, les aboiements, les cris des ordres donnés, les corps contraints, mis en cage, exploités. Et aussi dans ce qu’on devine de la méthode de dressage, qui veut que « le partenaire humain doive faire en sorte que le chien perçoive ce bipède maladroit comme son unique source de félicité ». Une musique légère et bucolique de hautbois finit par nous aiguiller : cette tension ne doit pas envahir notre regard humain. Les rapports « obligatoires, historiques, constitutifs et protéiformes » entre les chiens et les humains, « n’ont rien de particulièrement agréables ; ils sont plein de gâchis, de cruauté, d’indifférence, d’ignorance et d’abandon, mais aussi de joie, d’invention, de travail, d’intelligence et de jeu ».
Depuis l’invention du berger allemand à la fin du XIXe siècle, toute une biopolitique martiale de sélection génétique est venue institutionnaliser la race, ses caractères comportementaux et ses caractéristiques physiques. L’historicité de cette évolution est remarquable. Ces chiens utilitaires, premiers systèmes d’armes intelligentes mis en œuvre dès la première guerre mondiale, sont les fruits d’une sélection biologique, d’une gestion des populations, d’une épistémologie et d’une typologie raciales, de stratégies économiques de « production de sujets et d’objets de race pure ». Cette création biologique au sein de la « natureculture » (un concept cher à Haraway, qui vient sans cesse questionner la dimension historique de la constitution de la nature) n’est pas un incident sans conséquences.
« Une espèce de compagnie ne peut exister seule ; il en faut au moins deux pour en faire une ». Les hommes et les chiens sont inextricablement pris dans les fils de la coconstitution et de la coévolution. Les pratiques corporelles, professionnelles, martiales, sécuritaires des forces de police canine ne peuvent être démêlées de la relation avec leurs partenaires chiens policiers. Ils sont attachés les uns aux autres, historiquement et physiquement, de part et d’autre de la laisse. La survie du berger allemand, tout comme la survie du corps de police des brigades de maîtres-chiens, dépendent de « pratiques de travail délibérées ».
Nina de Vroome expose des corps canins à l’affût, des muscles en tension, des regards obscurs (c’est une caractéristique de la race) concentrés, des langues et de la bave, des respirations haletantes, suspendues à l’attente d’un ordre, d’une indication. Des chiens au travail, qui réalisent « une tâche complexe qui exige un contrôle de soi et des capacités émotionnelles et cognitives canines », et des technologies pédagogiques, entre incitation et répression : des récompenses minutieusement dosées (une friandise comestible, une caresse) et des colliers étrangleurs. Si on assiste au dressage, qui transforme tous les individus de la relation, et à la domestication, « l’acte d’auto-engendrement masculin et monoparental par excellence à travers lequel l’homme se construit continuellement soi-même à mesure qu’il invente (crée) ses outils », il conviendrait néanmoins de prévenir une lecture anthropocentrée du film. Il ne tient qu’à nous de voir ce film pour ce qu’il nous montre et non pour ce qu’il pourrait nous montrer de nous-mêmes. « Les chiens ne renvoient pas à l’humain. C’est d’ailleurs ce qui en fait toute la beauté ».
Clem Hue
- Toutes les citations sont extraites de Donna Haraway, Manifeste des espèces de compagnie, Chiens, humains et autres partenaires, 2010. Publication originale en anglais : The Companion Species Manifesto : Dogs, People and Significant Otherness, 2003.