Images en exil

L’utilisation des split-screen dans History Now et Time We Lost compose un face-à-face entre deux images. Une sorte de champ-contrechamp simultané nous montre une personne face à un écran d’ordinateur dans la moitié droite du cadre en même temps que les images qu’elle visionne apparaissent dans la partie gauche.

Ce sont des images de famille, produites dans le contexte de l’exil du réalisateur et d’une partie de ses proches pendant la guerre en ex-Yougoslavie. Le réalisateur, forcé de quitter Sarajevo pour le Danemark, témoigne de son exil à travers un dispositif similaire dans les deux films. Dans History Now, la mère du réalisateur regarde une lettre VHS envoyée vingt ans plus tôt à ses propres parents, alors qu’elle vivait avec ses fils dans le camp de réfugiés Flotel Europa à Copenhague ; dans Time We Lost, le réalisateur, assis derrière son bureau d’agent de sécurité, visionne en direct l’enterrement de sa grand-mère à Sarajevo grâce à un service en ligne proposé par un salon funéraire. Ces images-documents, dont l’existence est directement déterminée par une situation politique et historique, jouent un rôle actif dans le réel.

Faire le choix de rendre publiques ces images n’ayant vocation qu’à être diffusées dans le cercle familial, c’est les déplacer. Tout l’enjeu du dispositif est d’ajouter ce qui leur donne sens, sans quoi elles demeurent des images incomplètes, non partageables au-delà des personnes à qui elles s’adressent. Par l’écart temporel confrontant sa mère spectatrice à sa mère réfugiée, et qui sépare le passé de sa mémoire, ou à l’inverse par la simultanéité de l’enterrement vécu à distance, les split-screen de Vladimir Tomić inscrivent dans l’écran un écart infranchissable. Le réalisateur et sa mère sont condamné.es à cette disjonction, à la fois interne et concrète, face à ce qui leur échappe et pourtant leur appartient.

Si le dispositif est analogue pour les deux films, il n’y produit pas le même effet. Cette différence tient essentiellement à la manière dont chacune des images-documents est adressée. Dans History Now, la lettre VHS envoyée aux grands-parents contient une adresse incarnée, directe, s’inscrivant dans un temps différé. Dans Time We Lost, les images sont celles de caméras fixées au plafond de la pièce – pas différentes de caméras de surveillance – et, donc, automatiques, machiniques, sans regard, ne pouvant que redoubler l’impression tragique du contexte. Le direct de la retransmission fige le temps, bloque tout mouvement d’adresse, et paradoxalement, met à distance. Alors que l’émotion envahit autant la mère dans History Now que le réalisateur dans Time We Lost, les images cliniques de l’enterrement semblent provoquer une douleur supplémentaire dans la distance et la solitude qu’elles renforcent, là où pourtant elles n’existent que pour donner l’illusion à celui qui est loin d’être là.

Peut-on s’appuyer sur les images quand, faute de mieux, on voudrait qu’elles tiennent lieu du réel ? Sont-elles opérantes pour permettre un accès à ce qui a été perdu, oublié, à ce qui manque ?

À ce titre, les films de Vladimir Tomic ouvrent une réflexion plus large autour de la demande contemporaine faite aux images d’assurer une connexion simultanée au réel et à l’autre. Assez subtilement, l’image de gauche n’apparaît qu’une fois son démarrage lancé par la personne de l’image de droite. Même si elle vient pour un temps combler cette moitié gauche de l’écran, elle la laisse inoccupée, au début et à la fin du film, comme pour signifier que l’image ne peut combler ce vide que de manière imparfaite, éphémère ou illusoire.

Alors il ne s’agit plus seulement de manifester la réalité de l’exil – mais aussi d’un geste traduisant l’espérance d’autre chose que ce qui est, une manière de réduire les distances, de conjurer la perte, l’absence, l’oubli. Ces archives familiales ne sont pas de celles qui conservent le souvenir d’un moment partagé, d’un être-ensemble rendu impossible par le cours de T’histoire, mais des restes par lesquels la famille peut continuer à exister, et dont l’éparpillement laisse des vides, sous lesquels demeure un point aveugle : la réalité de la guerre et de l’exil, impossible à partager. History Now et Time We Lost activent une fonction importante des images documentaires : celle d’aider à vivre, ou du moins, de poursuivre sa vie malgré les bouleversements de l’histoire.

Alix Tulipe