« Je filme l’inutile, la beauté du geste, sa gratuité »

Entretien avec Jean-Baptiste Alazard, réalisateur de La Buissonnière

Depuis 2010, vous faites partie d’un collectif qui s’appelle « La France entière ». Qu’est-ce qui relie les membres de ce collectif ?

À la fin de mes études, j’étais à Paris et cela ne me correspondait plus d’être là : les délires sécuritaires, hygiénistes se renforcent en permanence ; les espaces de création et de fête deviennent de plus en plus policés et difficiles à investir librement ; j’ai eu la sensation de dépendre de beaucoup de choses, de ne savoir rien faire et d’être éloigné d’un mode de vie authentique dans lequel je pourrais satisfaire moi-même les besoins primordiaux, comme la nourriture. J’avais envie de retrouver mes racines : j’ai grandi à la campagne dans le sud de l’Aveyron. À partir de 2010, j’ai vécu trois ans dans ce lieu collectif ouvert, « La France entière », un lieu de vie et d’accueil, dans l’Aude. On y travaille dans tous les domaines, artistiques et artisanaux, comme la mécanique, le bois, le métal, la peinture, les ordinateurs… Nous partageons tous l’envie de rechercher de nouvelles manières de vivre, de nouveaux repères et de nouveaux mythes, de poser de nouvelles bases, à la campagne mais pas seulement. Trouver des brèches, des interstices, des failles où l’on peut réinventer les choses. De cette envie, nous avons fait des actes de création : des films mais aussi des fêtes, l’organisation d’événements… Nous diffusons nos idées nous-mêmes en mettant des vidéos sur internet, en allant dans des bars associatifs ou des squats, en faisant des fêtes sauvages dans la campagne… En ce sens, La Buissonnière s’inscrit dans une démarche collective. Je ne veux pas délier la vie et le cinéma : le cinéma est une part de la vie, comme la cuisine, la construction d’une cabane, la fête…

Qui sont les deux personnages du film, Martin et Zéphir ?

J’étais dans ce lieu collectif avec l’un des deux qui est un ami de longue date et j’ai rencontré le deuxième là-bas. Le film s’est cristallisé sur nos expériences de vie. Ensemble, nous avons fait des pérégrinations sur la route. J’avais envie d’en parler. Je voulais aussi raconter leur amitié très forte, leur mode de vie. Ils n’ont pas de maison, pas de « chez eux », pas de jardin. Ils divaguent beaucoup, ils vivent sur la route, ils cultivent l’errance. Ils se rendent dans des champs, sauvagement, ils les piratent : ils prennent la matière première qui appartient à tout le monde. Ils perpétuent un mode de vie en perte de vitesse à cause notamment de la mécanisation, celui des saisonniers agricoles : vivre l’été, dehors, profiter des lumières, faire la fête et lâcher prise. Je viens du journal filmé, et même si le film se concentre sur deux personnages, je filme ce que je vis et je le vis avec eux. Je prends la caméra et j’enregistre. Martin et Zéphir prennent de la drogue, il m’arrive de filmer sous substance. Lors de la prise de drogue, on est dedans. Le film est un travail sur la sensation et la narration en découle. Il y a beaucoup de gros plans qui touchent à l’abstraction. Je suis influencé par le cinéma expérimental et underground : Stan Brakhage, Jonas Mekas… Les formes et les couleurs sont une interprétation de mon ressenti, je filme comme un peintre utilise sa palette. J’aime me rapprocher de la peinture impressionniste et jouer sur les rendus de la lumière naturelle, c’est ce qui m’enthousiasme. L’immersion totale que le spectateur ressent, l’absence de distance tiennent à la forme du film. Le spectateur peut avoir l’impression qu’il n’y a pas de porte de sortie mais il y a des respirations : je souhaite que l’image ait une vraie présence, qu’elle apparaisse en tant qu’image. Le montage aussi est très apparent.

La Buissonnière n’est pas un film sur la prise de drogue. Comment définiriez-vous le sujet du film ?

C’est un film sur l’inutile, sur la beauté du geste, sa gratuité. Nous sommes des poussières au regard de l’univers, des êtres qui nous questionnons beaucoup et peut-être en vain sur notre puissance d’action. Il ne faut pas avoir peur de l’inutile. Aujourd’hui, tout est mesuré en terme de productivité, et à tort… L’inutile ne doit pas rester une parenthèse. Toute la fin du film pose cette question : qu’est-ce qu’on peut garder du mode de vie représenté dans le film pour construire autre chose, pour ne pas décider de se ranger, simplement ? Soit on continue à vivre dans l’instant présent au risque de se brûler les ailes, soit on entre dans une lutte politique très forte qui permet de se projeter davantage dans le futur. Construire une famille aussi est une manière de s’ancrer dans la durée, de se poser. Pour l’heure j’en suis là et la fin du film reste ouverte.

Propos recueillis par Florence Andoka et Sébastien Galceran.