Le désir vagabond

« Je veux dormir avec toi », adresse d’un homme à un autre homme. Le réalisateur, hors champ, explique le sens du titre à son amant, plein cadre, qui le filme avec son téléphone portable. Voilà le spectateur averti : il sera le confident des sphères de l’intimité et du désir. Les fenêtres éclairées d’appartements, que l’on observe de loin en témoin hitchcockien, par lesquelles on voit des corps qui se déplacent lentement ou qui dînent ou qui s’enlacent, nous allons les traverser et entrer dans ces vies. Prendre avec soi le désir et ses objets, son dévoilement et ses métamorphoses, son extinction.

L’amorce du film pourrait sembler assez convenue : Mattia Colombo qui a quitté son conjoint chercherait à comprendre comment les humains s’aiment et se séparent… Son propos ne l’est pas : progressivement, en filmant les autres, en partageant avec eux, le réalisateur se met lui-même un peu plus à nu, discrètement. Construire son film semble le libérer : il lui permet de reprendre voix dans un espace où seraient réagencées les oppositions classiques : pudeur et impudeur, fidélité et infidélité, amour et amitié.

Une séquence de leçon de tango explicite un idéal de la relation à deux ainsi que les choix de mise en scène du cinéaste. Comme dans le tango où l’homme et la femme décident ensemble le périmètre de leur danse, le filmeur et les filmés s’investissent conjointement dans le tournage. L’espace de l’intime n’est ni imposé de force par contrat ni immaîtrisé par abandon ; il naît de la confiance mutuelle que s’accordent Mattia Colombo et ses amis proches. Le regard des filmés, en plans rapprochés ou en gros plans, est tourné vers le réalisateur hors champ : la caméra ne se substitue pas au cinéaste ; à bonne distance, elle T’accompagne dans ses rencontres amicales.

Dans la confidence, le spectateur reconnaît alors les paysages de ces visages, la polysémie du sentiment, la chorégraphie de ces hommes et de ces femmes qui s’aiment ou ne s’aiment plus, qui se supportent ou qui se quittent. Dans ce croisement gêné de deux corps à l’entrée d’une chambre que l’un quitte tandis que l’autre reste, dans cette main hésitant à prendre des livres qu’il faut caser dans un carton et qui seront déballés ailleurs, dans cet appel téléphonique nocturne de l’amoureux éconduit qui interrompt un instant une lecture à haute voix d’un sms, se ressentent l’inachevé d’une séparation, le détachement empli de regret, le soulagement inquiet du lendemain.

Plus le film avance, plus le désir dévoile sa labilité. Chez ces couples, indifféremment hétérosexuels ou homosexuels, c’est l’inconstance du désir qui semble tarauder le cinéaste. Les scènes de sex-clubs ou de lieux de drague gay à l’orée d’une forêt, sous la lumière des phares de voitures rôdeuses, témoignent des vagabondages de l’attraction. Cet insoutenable enfermement du désir dans la fidélité (et donc a fortiori dans « le » mariage) oblige finalement le cinéaste à sortir de sa réserve.

Hors champ, Mattia Colombo le restera mais il prend voix dans un triptyque libérateur : la mère, l’amant, l’amie. Le tournant du film est ainsi le dialogue du cinéaste avec sa mère autour de la lecture, par Mattia Colombo lui-même, d’une lettre qu’il a écrite à son ancien amant. Début du dévoilement du réalisateur. L’amant pousse encore davantage le cinéaste dans ses retranchements. Lové dans le lit, il le regarde qui le filme en retrait ; il l’incite à lâcher son armure (et pas seulement sa caméra) et à le rejoindre sous les draps : premier reproche adressé à la posture inaugurale du cinéaste. Entre engagement et distanciation, le périmètre de la relation vole en éclat… et se resserre tendrement : la scène du téléphone portable redonne enfin toute sa place au désir de l’homme qui se protégeait derrière le filtre du cinéaste.

Il faut donc prendre très au sérieux Mattia Colombo lorsqu’au début du film, il s’identifie à ce malade qui, en l’absence de médecin, demande aux gens sur la place publique comment ils se sont soignés. Voglio… prouve que cette méthode de guérison des anciens Babyloniens est concluante lorsqu’elle est filmée par un cinéaste dans un geste amoureux. Pour être entièrement rassuré, on serait heureux d’apprendre que les insomnies obsédantes ont finalement pris fin.

Sébastien Galceran