Douleur du capital

Quand un documentaire s’intéresse à une entreprise d’un pays émergent, c’est le plus souvent pour montrer la vision des employés qui y travaillent. Atlantic Produce Togo s.a. de Penda Houzangbe et Jean-Gabriel Tregoat adopte au contraire le point de vue des patrons. Ce sont eux les personnages principaux, eux qu’on voit palabrer, évoquer leurs problèmes, leurs stratégies, ou bien se réfugier dans un silence déprimé.

La confrontation qui oppose Tony, le directeur d’Atlantic – une entreprise qui produit et exporte des boutures de fleurs – à ses employés, naît de sa décision de supprimer l’ « écolage », le paiement des frais d’inscriptions dans les écoles, qui était auparavant assuré par l’entreprise.

Pour Tony c’est une faveur qui dépend de la bonne santé financière de l’entreprise. Or celle-ci est très endettée. Pour les ouvriers, c’est un droit, quelle que soit la situation. Réunion après réunion, négociation après négociation, les deux parties s’affrontent.

Les ouvriers ne sont pas absents de l’image, mais ils n’apparaissent jamais sans que le patron ait en même temps besoin de les voir, soit pour les surveiller, soit pour parlementer. Lorsque la caméra surprend une réunion où Tony est absent, celle-ci est filmée de loin, sans qu’on puisse entendre ce qui est dit. D’où cette impression de malaise chez le spectateur, forcé d’adopter en permanence le regard du patron : tandis que les problèmes des ouvriers n’apparaissent que sous forme de revendications générales, la proximité de la caméra avec Tony fait partager la sensation d’abattement qui le gagne progressivement. La violence des rapports sociaux au sein de l’entreprise ne se manifeste jamais ouvertement. Elle est pourtant bien présente, sous la politesse des face-à-face ritualisés entre les représentants syndicaux et la direction, ou l’utilisation des néologismes du langage d’entreprise (« masse salariale » pour ouvriers, « restructuration » pour licenciements…) Le cadrage, qui isole presque toujours les deux camps, vient rappeler la séparation qui existe entre les interlocuteurs. Le dialogue n’est pas un partage, mais une forme du combat qui oppose les salariés et la direction.

Omniprésente, la parole est en effet le matériau autour duquel se construit Altantic Produce Togo s.a. Il s’agit d’abord d’interpréter le réel, la situation dans laquelle on se trouve, pour savoir quel prochain coup il faut jouer pour prolonger encore un peu la vie de l’entreprise. Interpréter le réel, c’est aussi, dans le cas présent, se poser la question de la justice. À Tony qui déclare à ses employés qu’il n’a plus d’argent pour payer les frais de scolarité de leurs enfants, et qu’ils doivent s’en passer, un ouvrier rétorque que, si lui n’avait pas été à l’école, il ne serait pas le patron. Manière de remettre en question la vision capitaliste de la justice, en rappelant les inégalités sociales qui existent au départ.

La parole fonctionne aussi comme une arme : argument, menace, promesse… Une séquence montre ainsi Teko, un ouvrier connu du patron comme un agitateur, venir réclamer de l’argent pour payer son loyer. Tony refuse. L’ouvrier menace alors à demi-mots de se suicider. « Moi aussi je peux me suicider » lui réplique Tony. Ce petit jeu du chantage au suicide, s’il donne à la scène une tonalité comique grinçante, est avant tout révélateur du statut de la parole dans le film : un moyen de pression à exercer sur l’adversaire.

Dans cette stratégie langagière, le lieu où l’on parle revêt également une grande importance : Tony est plus à l’aise lorsqu’il reçoit les employés un à un ou par petits groupes dans ses locaux que lorsqu’il doit s’adresser à tous dans la cour à l’extérieur, et subir les réactions ou les remarques des ouvriers qui s’y expriment plus librement. Souvent, il rechigne, attend que les représentants syndicaux viennent le chercher pour se confronter à la foule de ses employés.

La plupart des scènes se déroulent donc dans son bureau, d’où il peut observer, à travers les volets, l’univers extérieur qu’on perçoit comme hostile. Pour ce directeur dont la position favorite semble être la prostration, l’endroit est autant un lieu de travail qu’un refuge. Il apparaît fatigué : ses responsabilités lui imposent un rôle qu’il doit endosser, mais pour lequel il semble avoir peu de goût. Le personnage impose ainsi au film son rythme fait d’attentes, de temps morts, de discours las. Ce n’est que vers la fin, sous l’influence des managers togolais, qu’il retrouve son énergie.

Afin de briser la grève déclenchée par les ouvriers pour l’obtention des « écolages », il apprend les ficelles de la gestion salariale : retourner certains contestataires en leur accordant des avantages, repérer les meneurs à licencier à la moindre faute… La technique porte ses fruits puisque le travail reprend peu après.

Mais cette victoire de la direction ne suffit pas à sauver l’entreprise. Le carton final annonce en effet sèchement que, quelques mois plus tard, malgré la reprise du travail, Atlantic Produce Togo s.a. est expulsée de son terrain en raison de la spéculation foncière. Et malgré toute cette masse de paroles que le film enregistre, le spectateur garde le sentiment d’avoir assisté à un dialogue de sourds. Tout le monde parle, tout le monde écoute, mais personne ne réussit à s’entendre.

Pierre Commault