« Nous aurons permis à un enfant de se réconcilier avec son père »

Formé à l’art dramatique à l’INSAAC en Côte-d’Ivoire et à la réalisation au Burkina Faso, Joël Akafou signe son premier film documentaire. Vivre Riche suit de près une bande de brouteurs d’Abidjan, six jeunes hommes qui soutirent de l’argent à des femmes occidentales via internet.

Entretien avec Joël Akafou

Vos six personnages principaux pratiquent une forme de délinquance, ont-ils accepté facilement votre projet de film ?

Je ne les vois pas comme des délinquants. Ces jeunes hommes sont à la recherche d’un repère social. À travers mon film, ils ont envie de s’adresser à leurs parents, ils cherchent à résoudre des problèmes qui les bloquent, ils veulent combler un manque.

Deux mois avant le tournage, mon premier personnage de brouteur, un ami – il est aujourd’hui devenu homme de Dieu, pasteur – m’a lâché par peur de se mettre en lumière. Je me suis souvenu de l’histoire de Rolex : un jeune homme en difficulté qui ne vit pas loin de chez moi, un brouteur aussi, que j’aidais de temps en temps en lui prêtant de l’argent.

Avec lui et ses amis, nous avons parlé franchement, comme entre frères, et ils ont accepté de participer au film. Ils voulaient raconter leur histoire. Je suis resté avec eux pendant deux mois avant le tournage, avec la caméra, mais sans la déclencher, pour réduire la gêne qu’ils pouvaient ressentir. Je les ai suivis partout, de leur réveil à leur coucher.

Ce film a été une cure pour eux. Ils m’ont dit que même s’ils étaient arrêtés et mis en prison, ils auraient fait quelque chose d’important. Moi-même j’ai été très ému par ces jeunes. Je coulais des larmes pendant le tournage de la scène où Rolex demande pardon à son père pour son comportement. Mon chef-opérateur a eu le mot juste : même si, pour quelque raison que ce soit, ce film n’aboutit pas, nous aurons permis à un enfant de se réconcilier avec son père.

La question de la dette coloniale occupe une place importante dans le discours de justification de vos personnages. Comment l’expliquez-vous ?

Dans Vivre riche, ce thème est évoqué à trois reprises : quand les brouteurs quittent les funérailles, quand ils se retrouvent chez la grande sœur de l’un d’eux, puis avec le grand frère d’un des personnages. Pour les brouteurs, encaisser la dette coloniale, cela signifie arnaquer les Blancs par internet. Le grand frère l’explique parfaitement : selon lui, comme les Blancs ont pris nos ancêtres pour les faire travailler en Amérique et en France, si leurs descendants sont assez intelligents pour les arnaquer, très bien ! Dieu le comprendra ! Bref, selon lui, ces arnaques sont légitimes. Ce discours surprend de la part d’un homme qui est un « grand frère » et un intellectuel.             

Pour moi, ce discours de légitimation de l’arnaque est comme une fausse conscience politique : il faudrait soi-disant pirater les Européens, casser le cou à l’Europe… Mais non, agir ainsi n’est pas encaisser mais, à l’inverse, empirer la dette coloniale ! Vivre riche montre où ces cinq brouteurs, représentatifs d’une grande partie de la jeunesse ivoirienne, vont avec ce type de discours : nulle part !

Mais attention, ce n’est pas leur faute : les responsables de ce genre de discours sont les plus hautes autorités de l’État ivoirien : le président lui-même incite explicitement sa population à ne pas travailler et à encaisser la dette coloniale. Des propos plus que choquants ! Au lieu de reconstruire le pays après la guerre [2002-2011], il l’a laissé déchiré, en crise, pour mieux pouvoir piller la population. Il faudrait plutôt expliquer qu’un État devient souverain grâce au travail, afin de négocier dans un rapport de force

favorable avec le reste du monde et, ainsi, réellement encaisser la dette coloniale.

Vous avez bénéficié d’une coproduction exceptionnelle. Comment y êtes-vous parvenu ?

Le projet a été retenu aux résidences Africadoc à Bobo-Dioulasso (Burkina Faso) de deux semaines en 2014 et ensuite Tënk pendant une semaine à Saint-Louis (Sénégal). Ces résidences m’ont permis de peaufiner mon premier projet qui était de montrer comment un contexte social peut détruire toute une jeunesse. J’avais une approche théorique, sans personnage fort. J’ai compris que je devais raconter une histoire pure, incarnée.

J’ai présenté le projet et un producteur m’a suivi. La production est à la fois française, belge et burkinabée et le film n’a pas reçu un centime de l’État ivoirien. J’ai proposé à la production de travailler avec une équipe de jeunes Africains. Sur le film, Dieudo Hamadi, un cadreur avec une grande expérience, s’occupait de l’image, avec son style de cinéma direct. Je me suis occupé du son et, même si je l’appréhendais un peu, de l’image. Mais Dieudo Hamadi m’a beaucoup appris. Parfois, il ne comprenait pas pourquoi je voulais tourner une séquence, par exemple celle du rond-point d’Abidjan. À force de lui expliquer, je comprenais mieux ce que je voulais et pourquoi je le voulais. Là, je souhaitais évoquer la foule, le surpeuplement dans cette ville de six millions d’habitants, où chacun cherche à manger, se débrouille…

Grâce à cette expérience, je ferai le son et l’image de mon deuxième film documentaire. J’y travaille actuellement pour un tournage prévu en mars 2018. Je continue dans la même veine. Le film se passera entre la Côte d’Ivoire et l’Italie et racontera la vie de ces jeunes qui traversent aujourd’hui la mer, ou le désert, et risquent leur vie pour ne pas avoir à rester mourir devant leur mère dans des pays laminés par la crise. Le film s’appellera La Mer ou ma mère. Dans ce film, je suivrai notamment un des jeunes hommes de Vivre Riche, Navarro : il est tombé dans son propre piège, il est amoureux d’une Française qu’il a arnaquée ! Elle viendra même en Côte d’Ivoire pour se marier avec lui !

Propos recueillis par Sébastien Galceran et Romain Peillod