Noblesse oblige

Ils ont les clés du Château : le réalisateur Pippo Delbono a donné rendez-vous à son ami Bobo le clown et au comédien Michael Lonsdale à Versailles. Pour l’occasion, la demeure a été débarrassée de la foule de touristes qui s’y presse quotidiennement. Dans le miroir d’une chambre royale, Pippo Delbono pose avec son téléphone portable : il n’a pas pu résister à la tentation d’un selfie. Mine de rien, il fait un clin d’œil au spectateur, en l’invitant par ce geste amateur à se joindre à l’intimité d’un parcours sans dépliant ni audioguide.

Bobo le clown est un petit homme en fauteuil roulant. Atteint de microcéphalie, un trouble du neurodéveloppement, il ne parle pas mais s’exprime par de courts gémissements – il roucoule. Pippo Delbono, homme de théâtre et de cirque avant tout, l’a rencontré dans un asile psychiatrique où Bobo était interné depuis plusieurs décennies. Une relation profonde les unit depuis : plus un seul film ou spectacle de Pippo qui ne se joue sans Bobo. Le deuxième visiteur, Michael Lonsdale, est un grand homme à barbe blanche. Un ours au regard doux et à la voix qui berce. Sa silhouette ample et dense porte avec elle les personnages de son immense carrière. Lonsdale est autant arbre que Bobo est brindille.

Les corps opposés du duo cheminent aux côtés des fantômes des grands hommes. Dans les allées qui ont vu ducs et courtisanes ébaucher leurs manœuvres politiques, dans les vastes couloirs témoins des tournants de l’histoire, Lonsdale pousse le fauteuil de Bobo et lance la conversation. Il y est question de la noblesse des lieux qui font briller les monarques. Au détour d’un couloir, Lonsdale prend la petite tête de Bobo dans ses pattes-mains, façons de prêtre ou de guérisseur. Le moine qu’il incarne chez Xavier Beauvois dans Des hommes et des Dieux n’est pas loin. Dans ce geste, mélange de sacré et de simplicité, apparaît une autre noblesse, celle d’un élan vers l’autre.

Le duo fait un arrêt dans une galerie de peintures. De ces œuvres, fresques guerrières, ni les titres ni les auteurs ne sont indiqués. Des inserts isolent une suite de visages, déformés par la douleur, de soldats tombés à terre. S’agit-il des détails qui ont interpellé le regard de Bobo ? Assis sagement sur un banc, il livre – en roucoulant – ses commentaires sur le tableau. Son babil a priori incompréhensible tombe dans l’oreille bienveillante de Lonsdale, qui le ponctue d’approbations solennelles. La scène semblerait absurde si elle ne durait pas. Car à force de les regarder s’écouter, l’on se demande : qu’est-ce que se comprendre ? Pippo Delbono se place du côté des « petits », pose la faiblesse comme condition sine qua non de l’humanité. Du vivant de Louis XIV, ces deux-là auraient été bouffons du roi ; ils sont ici porte-parole d’une certaine définition, presque d’une politique, de la tendresse.

Pour colporter leur programme, les deux visiteurs jouent les tours de l’enfance et de la fantaisie aux « grands » hommes. Au fil de leur déambulation, Michael et Bobo traversent la Galerie des Sculptures. Sur quelques bustes choisis, Michael dépose de petits objets, comme une offrande sur un autel. Pour Charlemagne, une petite souris en peluche ; pour Soufflot, l’architecte du Panthéon, un minuscule pantin de bois. Le jouet s’oppose aux grands desseins, la dureté du marbre au plumetis des fanfreluches. Par ce rituel, Pippo Delbono révèle qu’en face de la rive de la grande Histoire, en existe une autre, pacifique, traversée par l’esprit de l’arte povera et de sa noblesse sans titres.

Arrivés dans la Galerie des Glaces, les rôles s’échangent : Michael se met, littéralement, à la place de Bobo, dans son fauteuil. Il se laisse promener. « On va arriver ! » s’exclame Michael, qui tape dans ses mains porté par un enthousiasme tout enfantin. Mais où ? La partition majestueuse composée par Eleni Karaindrou (auteure de plusieurs bandes-son pour les films de Theo Angelopoulos) s’élève, à la fois conquérante et nostalgique. Un fondu avale le duo de comédiens. La lumière dorée de la Galerie des Glaces cède la place à l’atmosphère laiteuse, spectrale, qui baigne l’allée d’un jardin Le Nôtre. Michael et Bobo cheminant côte à côte s’en vont vers l’horizon, appuyés sur leur canne, tout en continuant de deviser. Leur visite est terminée.

Qu’ont-ils laissé de leur passage dans ces lieux du pouvoir divin ? Leurs offrandes fantasques, comme une morale en images pour cette courte fable : nous sommes tous ici en visite, aussi tâchez de laisser les lieux un peu plus beaux en sortant que vous ne les avez trouvés en entrant.

Cloé Tralci