Les mains errantes

Les mains, ces mains qui se tendent vers le soleil, s’avancent timidement dans des tremblements de lumière, longent les murs, attendent sur une table, se reposent dans le noir, empilent des pierres pour former des monticules, édifices verticaux balisant un territoire perdu. Les mains guident des êtres dont les yeux se sont détournés de la vue et la langue éloignée des mots. Chaque pas est ici enseveli, les hurlements sont bercés par le vent et la neige se mêle aux murmures des cloches d’un troupeau de mouton. Tandis qu’une langue ancienne égrène les consignes de l’égarement, la silhouette d’une bergère nous guide. Les pattes sombres des brebis tracent une avancée incertaine, leurs yeux gris, leurs corps emmêlés, masse de neige en mouvement, activent notre enfoncée dans les hauteurs. Le troupeau tourne et tourne autour des sépultures de pierre, s’emmêlant à la terre et au vent, il devient la neige et le roc, faisant résonner ses sonnailles, resurgir le passé, convoquant les oubliés par un seul et même corps en mouvement. Un corps en fuite.

Pierre-Yves Vandeweerd accompagne l’ascension d’un troupeau et d’une bergère le long des Monts Lozère. Traversé par les figures et les voix des égarés, nom donné aux patients de l’hôpital psychiatrique François Tosquelles situé à Saint-Alban-sur-Limagnole, le film parcourt les tourmentes, denses tempêtes de neige. Les cairns (monticules de pierres) que croise notre route, les entretiens silencieux avec les patients, et le bruissement d’une langue magique sont autant de balises de l’égarement. Sous l’enveloppe de cette nature mutique où un monde est peu à peu enfoui, la liste d’un siècle des patients de l’hôpital est psalmodiée par la voix entêtante des égarés. La neige défile sur le noir de leurs yeux, les oubliés ne sont pas rappelés à la vie par le film, leurs noms trébuchent et s’embrassent, les voix forment des boucles incessantes qui s’enchevêtrent aux sentences occitanes, aux bribes des archives de l’hôpital. L’énonciation réanime un monde, mais le territoire d’une mémoire est ici esquissé et non invoqué, car il n’y a de but à l’ascension que le fait de se mouvoir.

Trois regards sont exposés, celui de l’animal se mêlant au monde, celui des égarés voilés par la tourmente, mélancolie des hauteurs, et enfin celui de cette bergère qui sans cesse échappe à la caméra. Ces différentes postures déclinent une même avancée, un plongeon dans l’aire de l’égarement, tous caressent la brèche verticale et ascensionnelle de l’errance. Le regard de Pierre-Yves Vandeweerd accompagne la promenade concentrique des fous, le tournoiement de la neige, la ronde du troupeau qui sont autant de mouvements cycliques que son cadre frôle dans une danse tremblante. Les images répètent les signes de la boucle, et leur accumulation étourdit. Dans l’égrenage du nom des morts, le souvenir peut toujours se ranimer mais, à peine prononcé, le mot est dispersé par le vent, l’image recouverte par la neige. Le dispositif cyclique de disparition se déploie tel l’ostinato en musique, qui soutient une composition par la répétition obstinée d’un même motif mélodique. Parallèlement le contenu des images se dépouille. L’espace du cadre se vide, envahi par une lumière blanche qui éblouit, qui érode la matière filmique. Les plans larges du désert alternent avec des détails esseulés : une tache de sang sur une pierre, des filets de laine pris dans un buisson… Dans son violent murmure, le vent souffle qu’il ne restera rien, des noms peut-être, mais le monde n’est plus qu’un camaïeu de teintes brillantes et atones, où la frontière des corps et du monde s’efface. Et les mains de la folie caressent les pierres et les pierres leur rendent une égale caresse. Amené à ses limites, égaré, le regard devient minéral, lui-même observé par le monde.

Le film délimite un espace. La brèche creuse un habitacle pour ceux qui et ce qui en nous jamais ne trouvent foyer. Dessinant une aire de l’oubli, il assigne l’acte du souvenir à l’errance. La tourmente égare, elle peut être un phénomène que l’on traverse, d’où l’on revient vivant ou non, elle se situe en nous. La folie est démiurge. Une patiente souffle le vent dans le creux de ses mains. Les poumons de cette femme sont le creuset du monde. La folie retrouve sa place originelle : celle d’un élément naturel. Prendre le chemin des tourmentes nécessite un lucide aveuglement, quittant le raisonnable toit un jour de grande tempête, l’entreprise de Pierre-Yves Vandeweerd se veut folle. Faire acte de raison, c’est ici apprendre à perdre volontairement son chemin et donner sa solitude en pâture aux tempêtes. Désirer que la neige nous divise, qu’elle nous glace, que son froid nous coupe de nos sens, que le monde nous soit rendu indolore, incolore, que dans ce blanc, joyeux linceul, nous puissions nous enfouir, et qu’enfin elle nous rende à notre propre sauvagerie.

Michaël Soyez