« L’amateur : un auteur en puissance »

Dans le prolongement de l’atelier de 2010 coordonné par Pierre Oscar Levy et consacré aux écritures numériques, « Le Cabinet d’amateur » est l’occasion d’interroger cette année les transformations induites par le développement des pratiques amateurs liées aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (productions vidéos, réseaux sociaux, blogs etc.).

Christian Salmon, écrivain et chercheur, auteur notamment de Storytelling : La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (2007) et de Kate Moss Machine (2010) intervient vendredi et samedi sur la notion d’auteur.

Entretien avec Christian Salmon

Comment avez-vous conçu votre intervention dans l’atelier « Le Cabinet d’amateur » ?

Il me semble que l’on peut revisiter la question de l’amateur à partir de celle de l’auteur. On oublie souvent que la notion d’auteur est relativement récente : elle apparaît au 18e siècle pour permettre aux pouvoirs en place de poursuivre des textes jugés transgressifs. L’auteur est alors celui qui assume la responsabilité des textes qu’il produit. Aujourd’hui la polarité auteur-récepteur explose, chacun pouvant être tour à tour l’un et l’autre, et l’on peut voir l’amateur comme un auteur en puissance. Et aujourd’hui, comme on l’a vu pendant les révolutions arabes, les pratiques de production amateur échappent, par leur mode de diffusion, aux pouvoirs centraux qui veulent les contrôler.

Est-il possible selon vous d’identifier des logiques communes à ces différentes pratiques (blog, vidéo amateurs, réseaux sociaux etc.) ?

Il me semble que ces techniques servent entre autres la réinvention de stratégies de présentation de soi. Sur les réseaux sociaux, l’individu doit sans cesse faire la preuve de sa perméabilité, de son adaptabilité et de sa capacité à attirer le regard des autres. Dans un contexte concurrentiel, nous devenons tous des capteurs d’attention dont l’activité discursive ou vidéographique est mesurée. La performativité sociale se mesure alors au nombre de suivis ou de clics sur un profil. Mais on observe aussi une forme de lassitude à l’égard d’une compétition qui fonctionne parfois à vide ; la seule captation de l’attention n’est pas productrice d’expérience en soi.

Peut-on espérer que ces pratiques soient également des lieux d’invention et d’expérimentation formelle ?

Il ne faut pas être naïf : internet n’est pas le gage d’une parole libre ; on s’aperçoit au contraire que les blogs reprennent des formes narratives bien connues, et qu’ils n’échappent pas aux formats dominants. Mais on se trouve dans un champ d’expérimentation extrêmement neuf, qu’il serait absurde de condamner à l’avance. Parce que ces techniques sont faciles et légères, qu’elles permettent d’exercer une veille permanente sur l’actualité sociale et politique et d’explorer des sphères intimes, je suis sûr que l’on va voir surgir dans ces pratiques spontanées de nouvelles façons de voir le monde et de le raconter. L’émergence de ces formes pose un ensemble de questions qui demeurent ouvertes pour l’instant : en quoi la démultiplication de ces pratiques de création transforme notre regard ? Même Hollywood s’intéresse aux transformations du goût que risque d’induire ces nouveaux formats et notamment la miniaturisation du récit (Tolstoi en 24 secondes !). Il me semble qu’il ne faut pas opposer le formatage des productions industrielles à la spontanéité de ces productions amateurs. La question est plutôt celle-ci : comment à travers ces pratiques, les individus peuvent-ils se réapproprier des pratiques et des discours qui libèrent des mondes possibles ?

Propos recueillis par Nathalie Montoya et Tom Brauner