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Réserver une calèche tirée par un cheval, choisir minutieusement la robe et le costume, et les chaussures qui vont avec, ne pas négliger la coupe de cheveux et le nœud papillon… Belinda investit toute son énergie, et elle n’en manque pas, dans son mariage. Une cérémonie qui doit sceller son histoire d’amour avec Thierry. Belinda aime Thierry : le spectateur n’en a aucun doute quand il voit cette jeune femme apprêtée retrouver son futur époux à sa sortie de prison. Une fois dans l’appartement, elle fait la leçon à Thierry sur les devoirs des époux : « Qu’est-ce qui est le plus important dans un mariage ? », l’interroge-t-elle. « Le respect, la fidélité et… » Belinda s’étonne qu’il n’enchaîne pas directement et lui souffle : « Ben l’amour ! » Cet amour formera la trame du film de Marie Dumora.

La réalisatrice connaît bien Belinda qu’elle filme depuis de longues années. Les trente premières minutes du film sont d’ailleurs extraites des deux longs-métrages qu’elle a réalisés sur Belinda et sa sœur Sabrina : Avec ou sans toi (l’enfance) ; Je voudrais aimer personne (l’adolescence). Deux gamines fortes en gueule, débrouillardes, fugueuses à leurs heures, extraites de leur famille, séparées dans deux foyers différents, suivies par un éducateur, homme-clef de leur vie : monsieur Gersheimer. Dans Belinda, la relation de confiance entre la cinéaste et la jeune femme ne s’expose pas. Ici, pas de regard caméra complice, pas d’ingérence de la cinéaste, pas d’interpellation non plus du filmeur par le filmé. En entretien, Marie Dumora explique qu’elle ne tourne pas avec une équipe légère afin de ne jamais faire oublier sa présence : pas d’images ou de séquences volées de Belinda, de son père et de son mari.

À l’âge adulte de Belinda, qui forme le cœur du film, le spectateur retrouve la figure de M. Gersheimer. Les appels téléphoniques passés à cet ancien éducateur témoignent de son importance auprès de la jeune femme. Figure paternelle que Belinda et son père continuent de remercier plusieurs années plus tard de s’être occupé des deux sœurs, de les avoir élevées, d’avoir été comme un père pour elles. C’est lui que Belinda tient au courant de son mariage. C’est lui que le père de Belinda informe de l’annulation du mariage, puisque Belinda a été incarcérée…

La délinquance, la prison… Marie Dumora ne cherche ni à peindre en rose la vie de Belinda, ni à démontrer l’enserrement d’un destin inéluctable. Certes, Belinda fait des « bêtises », selon la litote employée par le père de Belinda, des « conneries », selon les termes de Belinda. Thierry en fait aussi. Certes, la force d’amour de Belinda prend place dans une vie heurtée, trébuchante, ric-rac, faites de débrouilles et de délinquance. Mais Belinda semble s’en relever toujours ; elle vacille mais ne trébuche pas.

L’erreur consisterait à enfermer Belinda et Belinda dans un cadre, une grille de lecture univoques. Belinda est triste et gai à la fois, et c’est sa plus grande réussite. La vie de Belinda est pleine d’obstacles et d’espoir. L’embûche et l’humour se mêlent ainsi dans la scène où Belinda raconte en voix off au téléphone qu’elle a été arrêtée, avec son fiancé, déguisés dans la rue en policiers, faux pistolets en poche, verbalisant des passants pour leur soutirer de l’argent. Son mariage a été reporté durant les quatre mois de leur incarcération mais elle semble amusée du tour qu’elle a joué.

Puisque le mariage n’aura pas lieu à la mairie, il aura lieu à la prison. Après cela, Belinda devra attendre la sortie de Thierry. Elle lui écrit des lettres et elle patiente, en rêvant sa vie future. Demain, les ennuis s’évaporeront, c’est certain. Elle motive son époux : « Je sais que tu es un battant et que tu restes fort. » Rester debout et avancer. Le film s’achève : la fermeture à l’iris sur Belinda, lunettes de soleil sur le nez, nageant au milieu du lac, semble indiquer que l’on aura bientôt de ses nouvelles. On l’espère.

Sébastien Galceran