À Idomeni, un pathétique panneau lumineux de bienvenue domine un champ de tentes plongées dans la gadoue. À la frontière macédonienne, quinze mille migrant·es s’entassent dans ce camp de fortune. Anonymes, ils·elles sont des dizaines de milliers à traverser l’écran comme ils·elles parcourent l’Europe. Leurs regards fixés au sol et leurs pas pressés rappellent qu’ils·elles ne sont que de passage. Le couloir s’est pourtant bloqué depuis que les bureaucraties européennes ont ordonné la fermeture de la « route des Balkans » qui reliait la Grèce à l’Europe du Nord en mars 2016. L’écrivaine Niki Giannari emmène alors sa compatriote et réalisatrice Maria Kourkouta pour donner à voir ces hommes et ces femmes en chemin. Les deux amies grecques déplacent progressivement le focus sur les migrant·es vers une introspection de nos propres identités, histoires et engagements.
Rendu·es immobiles par le recours à des plans moyens et fixes, les migrant·es ne disposent d’aucune échappatoire : en témoignent ces images saturées d’humains qui se croisent quand l’arrière-plan est quadrillé de files d’attente. Seules les jambes de ces hommes et de ces femmes sans histoire apparaissent à l’écran. De nombreux plans sont ainsi filmés à hauteur d’enfants, dont les yeux rieurs fixent la caméra. De leur point de vue jaillissent ces petits gestes tendres du quotidien comme une tape affectueuse sur l’épaule ou une capuche rabattue sur la tête quand vient la pluie. Dans la dernière partie du film s’égrène une série de portraits aux larges sourires. En dépit des circonstances inhabituelles, la vie reprend le dessus, comme dans cette scène où une équipe de journalistes s’installe dans un coin de l’image tandis qu’un barbier improvisé poursuit imperturbablement son travail.
Dans ce contexte, les réalisatrices donnent une dimension éminemment politique à leur film. Ces hommes et ces femmes sont présenté·es en mouvement, venant ébranler nos certitudes qu’une police grecque campée sur ses jambes écartées tente de défendre mais dont les annonces régulièrement émises par les haut-parleurs ne semblent plus émouvoir personne. Ils·elles donnent aussi de la voix. Excédé·es « d’être traité·es comme des produits aux enchères », ils·elles décident ainsi le blocus du convoi d’un train de marchandises qui, lui, restait toujours autorisé à traverser la frontière.
Le cadrage choisi par les réalisatrices témoigne néanmoins des limites posées à l’émancipation des réfugié·es. Assis·es sur les rails au bas de l’image, des migrant·es ne peuvent qu’observer la dispute – qui a lieu hors du cadre – entre l’un des leurs et un défenseur des intérêts grecs. Certains hommes donnent alors de la voix, mais n’apparaissent pas à l’image, puisqu’il manque les contrechamps des débats houleux suivant l’altercation. À gauche comme à droite, seules des mains s’agitent au-dessus de leur sort. Planent ainsi au-dessus des migrant·es d’importants intérêts économiques. Là-haut, les instances européennes décident des aides qu’elle verseront à une Grèce saturée – jusqu’à deux mille cinq cents arrivées en Méditerranée par jour selon Frontex – et déjà asphyxiée par leurs exigences budgétaires.
Atypique, la dernière partie du film a été tournée à l’aide d’une caméra Bolex 16 mm. Comme intemporelles, les images, en noir et blanc, parfois tremblotantes, des croisements de migrant·es témoignent de l’identité de l’Europe en crise. Les terrains vagues et les chemins de fer d’Idomeni auraient tout aussi bien pu être filmés en Syrie ou au Liban à une autre époque. En 1920, comme le rappelle un migrant, la guerre entre la Grèce et la Turquie laissait même des réfugié·e·s en Syrie. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Européen·nes fuyaient le nazisme en direction du Proche-Orient.
Apparue dans les années trente, la Bolex permettaient aux reporters de partir seuls sur le terrain. Caméra à la main, Maria Kourkouta abandonne la mise à distance des plans fixes au profit d’un réel engagement envers ces spectres qui hantent l’Europe. Il s’agit d’ailleurs du titre du poème de la coréalisatrice Niki Giannari lu dans cette dernière partie du film. Pour l’écrivaine, ces Autres lointain·es ne sont qu’un·e Autre nous-mêmes, qui nous renvoient à nos échecs et nos blessures. Si bien que les deux réalisatrices semblent s’être appropriées la devise de leur compatriote Nikos Kazantzakis, selon lequel « la seule façon de te sauver toi-même, c’est de lutter pour sauver tous les autres ».
Marion Tisserand