La Forteresse blanche de Johan Van der Keuken (1973)

Dans les replis du quotidien se mêlent tout à la fois la beauté, la détresse et la solitude des hommes. Johan Van der Keuken opère ici comme un archéologue de l’ordinaire : chaque strate révèle tantôt des gestes, tantôt une parole, et cette coexistence vibre dans un rapport presque musical qui n’est pas sans rappeler la pratique du collage. Un parti pris esthétique très fort pour une démarche politique volontariste qui jamais n’édulcore le propos.

Le mouvement perpétuel des images pointe la misère économique, enregistre le désarroi humain et consigne l’angoisse de l’isolement. Pourtant jamais un cri, où presque, ne s’échappe. Juste la résignation sourde d’un visage, une main rageusement agrippée à un barreau, la présence tenace d’un fauteuil défoncé. Autant de signes avant-coureurs de lendemains qui déchantent. Le point de vue de Van der Keuken est accroché là. Lorsque le ballet mécanique des chaînes de montage convoque la révolte adolescente, ou lorsque la face sinistre du capitalisme émerge en une myriade de fragments anonymes.

Division du travail, éclatement des consciences, la présence du réalisateur devant ces « corps dociles » 1 se situe toujours dans la bonne distance. Comme il le note lui-même, « … on procède par coups de marteau rythmiques, par décadrages abrupts et zoom heurtés ou par mouvements plus discrets, souples et sinueux. On est à la fois dans le monde réel et dans la fiction. Il n’y a pas de fente » 2.

Vingt deux ans après sa réalisation « La forteresse blanche » conserve toute son actualité. La rigueur d’une exploration sans concession conjuguée à la modernité de la composition en font toujours un objet indispensable.

Éric Vidal

  1. Michel Foucault, Surveiller et punir.
  2. Johan Van der Keuken, Correspondances.

Voyage géographique de Pierre Trividic

D’emblée notre mémoire sélective est mise à l’épreuve du temps qui passe lorsque Jules Verne et les illustrations fantastiques de Gustave Doré surgissent de l’écran. Michel Serres a certainement le talent d’un académicien qui sait nous amener à repenser non sans difficultés à ces romans qui illustrèrent pour nombre de générations les rêves, les désirs et l’exotisme d’adolescents pour qui l’Aventure était au fond du lit et qui sembleraient surannées à qui ne sait pas regarder l’influence quasi biblique de ces histoires hors du commun.

Au-delà du mythe inscrit par définition dans notre histoire, Jules Verne est toujours apparu comme le visionnaire de la littérature du XIXème et par extension comme un avant-gardiste de ce qui allait apparaître comme un genre majeur, c’est-à-dire le Fantastique. Or Michel Serres à travers un langage clair et concis brise en partie la part hiératique de cette légende vivante et tente de nous amener à cerner l’intelligence brillante, bien que formelle, de Jules Verne.

Effectivement, à travers cette lecture détaillée et analytique, notre sensibilité mue et notre regard vacille entre le désir d’illustrer ce nouveau discours, de trouver des référents ou des exemples plus personnels qui l’illustrerait et un vague rejet justifié par le désir non feint de garder cette part de sensibilité, qui relève, et de l’admiration et du mystère.

Comment un homme cultivé, mais aussi voyageur parce que aisé, a-t-il su inscrire ses propres fantaisies dans un style suffisamment ouvert sur ses propres rêves pour transformer son regard éclectique en regard universellement apprécié. Comment ce conteur de talent a su utiliser avec génie ce qui l’a précédé et plus généralement ce qui arrivait dans l’Histoire sans le signifier. Comment Jules Verne a su avec méthode rendre accessible à des adolescents, un monde qui ne ménage ni l’Exotisme, ni la Science tant que chacun arrive à trouver la part d’explorateur téméraire ou non, qui existe en lui. Comment a-t-il manipulé son époque et ses mutations, l’Histoire et ses trames, et la littérature pour inscrire sa voix dans la légende. Autant de paramètres que Michel Serres tente de révéler à travers une illustration visuelle qui raniment les non moins légendaires adaptations pour la télévision des Voyages Extraordinaires. Les Études de Cas vont nous amener à comprendre de manière erratique le parcours d’un documentaire particulier. Il semblerait que l’histoire épisodique d’un film et plus particulièrement d’un film documentaire n’ait pas toujours une pérennité qui l’amènerait à justifier son accès public. Dans le cas précis de Jules Verne, le cadre thématique a joué forcément dans l’intérêt qui lui était accordé. Au-delà du ton formel que cela implique, la question est de savoir quels sont les genres documentaires qui nécessitent une telle forme afin d’amener un réelle réflexion et quels sont ceux qui au-delà de leur contexte peuvent d’emblée prétendre à une considération plus spontanée dans la mesure où la réflexion viendra justement d’elle-même. Le film documentaire existe à travers ses sujets, ses formes et aujourd’hui à travers les moyens qui lui sont offerts d’exister et l’on découvrira alors que sa difficulté majeure réside, aujourd’hui, dans la manière dont les exploitants et les acheteurs le considèrent le plus souvent en termes économiques. Évidemment économiques.

Nathalie Sauvaire

Avec Van der Keuken

Lire et comprendre plutôt que savoir et plaisir me viennent plus rapidement à l’esprit, alors que la dernière phrase du générique s’estompe lentement. Face à moi l’écran noir, moment intense et pourtant si éphémère. Le temps d’une fraction de seconde me revient  en mémoire les images et les sons de ce film… Qu’en reste-t-il lorsque, petit à petit, les morceaux du puzzle se reconstituent dans ma mémoire ? Des plans de supermarché, ces temples modernes de la consommation ; l’image de cette femme qui pétris sa pâte à pain, geste mille fois répété, geste qui permettra à cette famille de subsister un jour de plus. D’un côté la surabondance, de l’autre l’abstinence. Ce jeune noir américain, me parle de son histoire. Il part dans de longs monologues, les termes sont précis, alors faute de dialoguer, il monologue.

Ensemble, nous entamons une longue révolution autour du « White Castle » cherchant désespérément par quelle face l’attaquer. Mais au dessus de nous, l’œil vigilant du maître des lieux surveille nos moindres intentions belliqueuses. Une à une ces pièces s’assemblent. Assis sur mon siège, je parcours rapidement du regard la salle qui se vide peu à peu. J’observe quelques instants les personnes encore présentes, des très jeunes, des très vieux, des petits, des grands, des beaux, des moches… Quel pièces du puzzle ont-ils en tête ? Parmi eux certains possèdent les clefs ou les références nécessaires pour s’immerger dans ce film, d’autres pas. Pourtant il me semble que chacun d’entre nous dans cette salle a pu lire et comprendre cette œuvre que l’on pourrait trop vite qualifier de difficile d’accès pour les non initiés. Pourtant la structure stratifiée du film offre plusieurs niveaux de lecture et de compréhension. Et chacun d’entre nous, profane ou érudit, peut le percevoir et l’approfondir dans le discours qui défile sous nos yeux. Que resterait-il chez ces spectateurs si ce film avait été plus classique dans sa forme, porté par un discours plus pointu ? Vraisemblablement un immense plaisir pour les économistes et les sociologues, mais un décrochage garanti pour celui qui ne souhaite pas se morfondre dans les méandres d’un discours technique et rébarbatif. En quittant la salle, je regarde s’éloigner la forteresse blanche dans le sillage du cuirassé Potemkine.

Arnaud Soulier