Nord, sud, est, ouest : la clinique de La Borde est un territoire. Chaque point cardinal, nous ex plique-t‑on dès le premier plan, est une possible destination pour le marcheur hagard : verrière, théâtre, garderie… Autant de refuges rassurants qui entourent l’inquiétant château, emblème de l’antipsychiatrie maintes fois visité par le cinéma documentaire.
Le lieu que le film dessine n’a pourtant que faire de coordonnées et de cartes. Décomposé, segmenté, éparpillé par les voix qui résonnent à travers le bâtiment, le domaine de La Borde est d’abord un domaine mental : un lieu perdu dans la brume, baignant dans la mélancolie d’une imagerie romantique (chemins de feuilles mortes jalonnés de réverbères lunaires), probablement bien plus labyrinthique à l’écran qu’il ne l’est dans la réalité. Territoire flottant où la végétation se mêle aux eaux et aux nuages, suspendu dans une atmosphère de limbes, il ne connaît qu’une frontière visible : la ligne sombre de ses hauts sapins semble autant veiller sur le domaine que l’enclore de la barrière interdite d’une forêt de contes.
De quoi ce décor est-il la caisse de résonance ? C’est moins dans une logique d’inventaire à la Wiseman que sur un registre ludique, celui de la maison hantée, qu’on nous emmène à la découverte de l’institution : derrière chaque porte, un nouveau visage nous fait face, un nouveau décor, un nouveau monde sonore (patchwork de rigoles d’eau, de machines assourdissantes, de piano…). Tous disjoints par un montage brut (cuts aux noir, discussion attrapée en cours de route, mixage abrupt), jamais recontextualisés dans l’espace ou le temps. À chaque fois, surtout, l’énigme d’une parole à la prose ambiguë. Qui est psy, qui est patient ? Derrière chaque porte nous attend un sphinx.
L’utopie égalitaire de La Borde trouve ainsi une incarnation idéale, autant que déstabilisante. La parole des médecins, du moins ceux que l’on parvient à identifier comme tels, n’a rien de rassurant : la lenteur et les pauses étranges de la première intervenante apathique, les gestes maniaques et agités de sa collègue, se confondent étrangement au verbe savant de leurs patients. Ayant intégré le discours de leurs thérapeutes, maniant adroitement les notions et le vocabulaire de la psychanalyse, ces derniers posent sur eux-mêmes un froid regard d’expert. Jamais annoncé en préambule, et pas toujours révélé au final, le statut incertain de nos interlocuteurs devient la question de tout un film lorsque le menuisier des lieux, gêné, explique face caméra au réalisateur qu’il n’avait pas compris, à leur première rencontre, avoir affaire à un patient. Au spectateur, alors, de digérer l’idée que le regard qu’il a épousé et adopté depuis quarante minutes – notre regard –, s’avère être celui « d’un fou ».
De fait, davantage que le monologue (aux formes multiples : lecture d’un texte papier, image et son dissociés…), c’est le face à face qui définit la forme du film. Et ce jusqu’au silence emmuré de certains intervenants, qui ont malgré tout choisi le lieu où ils veulent être filmés – et établissent ainsi une première forme de dialogue avec le spectateur qu’ils scrutent. L’ambiguïté des regards (du leur, du nôtre) brouille progressivement les catégorisations pour mettre en lumière les comportements qui les dépassent, au-delà d’un partage rassurant entre esprits fous et sains. Devant ce médecin posant au centre d’une armée de livres, il est par exemple difficile de ne pas penser à son patient qui, le plan précédent, nous expliquait la physique quantique devant un tableau noir couvert de graphies – et dont il nous aura fallu un temps pour remarquer qu’il est saturé non pas de signes mathématiques, mais d’une liste de taches ménagères. Ce qui frappe alors tient alors moins à la discordance des deux mise en scènes (l’une maîtrisée, l’autre involontaire), qu’à la démarche identique qui en émerge : l’élaboration d’une image de soi.
Dès lors, qu’est-ce qui dans l’océan de réflexes mentaux que nous partageons tous, circonscrit le territoire de la folie ? La « zone », telle que la nomme un résident effondré dans son amertume, cet espace théorique qui définit la maladie mentale, reste (il le suggère lui-même) une question de souffrance. Elle appelle une capacité à vivre avec sa solitude, isolé dans son lieu et dans son cadre (« qu’est-ce que je fous-là ? », insiste-t-il). Les lieux deviennent alors une extension de la personne, et leur succession esquisse une image de la communauté entière : le domaine dessiné pièce par pièce par le choix des intervenants est une collection de portes et de fenêtres, un kaléidoscope de vitres et de lumières entrantes… La tension d’un entre-deux occupe tous les esprits. Bientôt, la cime des sapins se fond dans le crépuscule, et lorsqu’enfin la nuit tombe, le film se reclue, la caméra et les patients se réfugiant entre les murs du bâtiment comme pour se protéger du noir. Les résidents discutent, attendent, s’isolent, se couchent, et au terme du dédale, coincé dans une impasse tout au fond de la nuit silencieuse, nous attend le dernier minotaure : une petite vieille femme, voûtée au creux de son cadre, dont l’extrême lenteur se double d’un sourire insolent. Il faut un certain temps pour comprendre, devant ce long dernier plan, le détail anodin qui fait parler le tableau entier : une cigarette. Celle que la petite dame allume et fume tranquillement, bravant les interdits de l’institution en nous regardant droit dans les yeux. Comme un signe de rébellion. Mais peut-être aussi un moyen pour sa folie de mieux nous rappeler que, derrière le petit théâtre égalitaire de la communauté pacifiée, le domaine lui appartient.
Tom Brauner