Entretien avec Alessandra Celesia
Vous êtes réalisatrice et actrice. Dans Heidi Project, vous êtes la narratrice principale de la pièce et une des deux protagonistes des séquences filmées. Pourquoi avez-vous souhaité endosser les deux rôles ?
J’avais envie de revenir sur scène depuis longtemps. Heidi Project parle d’une maladie qui va et qui vient, avec laquelle il me faut composer. Je raconte, pour la première fois à la première personne, comment on se perd, je cherche comment on reste en vie. Comme j’explore ma dépression et que mon propos est sombre, j’ai pensé que je me devais d’être là, physiquement. Il me fallait assumer d’être face au public, pour lui montrer que, même si parfois elle craque, on peut toujours glisser sur la glace…
La première représentation a eu lieu dans ma ville natale, Aoste. Je ne m’étais pas rendue compte de la difficulté que cela représentait pour moi de lancer le spectacle précisément là-bas. Mes craintes se sont évanouies après la représentation, car les retours ont été très forts. J’ai compris que ce spectacle, très intime, pouvait toucher tout le monde.
Vous avez travaillé à trois. Adrien Faucheux, monteur de vos films, a mis en scène le spectacle et Adelaide, la chanteuse Adélys, incarne sur le plateau et à l’écran votre alter ego. Comment s’est organisé le travail entre vous ?
Adelaïde a tout de suite pris part à l’aventure. Elle m’a suivie alors que je n’avais encore qu’une vague idée du projet. Dès que nous le pouvions, nous partions ensemble pour y réfléchir. Ces voyages nous ont permis de nous raconter, de nous filmer, d’écrire des textes, de trouver des sons, de penser à des musiques. À l’occasion d’une résidence, nous avons travaillé à partir de ce matériau et improvisions sur les images. Intuitivement, nous avons aussi cherché un regard extérieur et avons parlé à Adrien. Heureusement ; sans lui, nous n’y serions pas arrivées. J’avais déjà essayé de mêler cinéma et théâtre. Mais le cinéma tue le théâtre ! L’image est trop forte ; les spectateurs sont happés par l’écran. Nous avons dû longuement chercher l’équilibre entre l’écran et le jeu. Au début, je pensais qu’il fallait de simples bribes de films et beaucoup de jeu. Mes intermèdes étaient plus longs, je ramenais les spectateurs à moi et pouvais attendre leur réaction, interagir, et même aller jusqu’à rire. Mais nous avons peu à peu supprimé ces moments qui ne correspondaient pas à la noirceur du texte et en devenaient alors insoutenables. C’est en ce sens que la pièce ressemble à un montage de film : la présence théâtrale est tenue par l’enchaînement rigoureux des séquences filmées, des chansons et de la narration. Mais nous sommes arrivés au point où l’ensemble était tellement tenu qu’il semblait inerte. Il a fallu alors travailler très finement pour remettre un tout petit peu de glissement, un silence au début d’une chanson, un temps au début d’un texte, pour que la scène reste vivante.
La pièce s’intitule Heidi Project d’après le célèbre dessin animé. Votre pièce restitue la joie candide de retrouver la campagne, comme la satire de la vie urbaine. Comment avez-vous travaillé cette frontière entre naïveté et ironie ?
Ce dessin animé, c’est toute mon enfance. J’ai grandi en Italie, mais j’ai dû partir, car le fonctionnement de ce pays ne me permettait pas de faire ce que je voulais. J’ai mal vécu ce déracinement. C’histoire d’Heidi est la fable qu’il me manquait pour ne pas raconter l’histoire de manière écrasante. Ce dessin animé a donc surtout fait travailler mon imaginaire.
Il ne s’agit pas d’opposer la campagne et la ville de manière littérale. Ce sont des paysages intérieurs. Au montage, nous cherchions toujours un équilibre entre l’évocation d’Heidi, l’émotion et l’ironie. Nous filmer dans la neige avec Adélaïde était totalement spontané et très joyeux : avec toute cette belle neige, il nous fallait monter au chalet de la grand-mère ! Le regard d’Adrien nous aidait à avoir une distance critique. Le travail sur les tonalités faisait apparaître peu à peu les images à leur juste place.
D’autre part, les chansons portent la trace de élaboration du projet et sont devenues la voix intérieure d’Heidi. Leur tonalité est souvent enfantine. Au fur et à mesure, nous avons trouvé comment les placer à côté des images. En associant par exemple « je suis puissante à l’intérieur » à l’image de nous deux si fougueuses sur notre luge, la scène a trouvé son ton.
Votre inscription dans le cinéma documentaire peut faire penser à la méthode de Jacques Lecoq, où la vérité vient de la justesse de l’incarnation.
J’ai essayé d’écrire des scénarios de fiction, mais j’ai vite perdu l’élan en évoluant uniquement dans un monde imaginaire.
La formation de Jacques Lecoq a été déterminante. En deuxième année d’école, nous devions faire des enquêtes. Il s’agissait de se rendre sur le terrain et d’observer. Puis nous cherchions une « transcription », c’est le mot qu’il utilisait. Une traduction de ce que l’on a observé, pas une imitation.
J’ai parfois été accusée de tricher avec le réel. Pour Le libraire de Belfast, j’ai rencontré d’abord le chanteur de slam, Connor, puis son frère, Rob, qui me semblait idéal pour incarner le personnage de mon film. Tous deux habitaient à trois rues de John Clancy, le libraire, mais ne le connaissaient pas. Je les ai présentés et le film a fait le reste. Je ne suis pas sûre de savoir pourquoi j’ai besoin de créer ces rencontres. Mais quand John Clancy meurt, Rob, le jeune dyslexique, se tatoue le nom de John, sa date de naissance et de mort sur le bras…
Propos recueillis par Gaëlle Rilliard