Discrètement, vôtre

Peintre à l’occasion, pour vivre, Marcelo, tout en blanc, chapeauté et habillé d’un surtout, entreprend de traduire en français à ses amis, une chanson brésilienne : elle dit quelque chose comme « il n’y a jamais de port, il est nécessaire de naviguer ». Silhouette légère poussant pour l’amuser un enfant et sa chaise sur le pont d’un ferry, il est aussi un capitaine sur le point de s’effacer. Marcelo Novais Teles raconte une jeunesse parisienne et bohème, mais le cinéaste peintre-capitaine ne couvrira jamais que des murs blancs. Dès l’amorce du film, le mot « exil » est tourné en un « exil » qui n’est pas encore un « je ». Comment sans « je », le film se fait-il ? Comment rendre tangible un point de vue de cinéaste qui serait toujours ailleurs ? J’aime le paradoxe et m’étonne d’une voix-off en brésilien : Marcelo parle un excellent français. Le « je » est double : voix-off et personnage à l’écran ne parlent pas la même langue.

Marcelo a quitté le Brésil pour visiter l’Europe, mais est resté à Paris pour apprendre le français, laissant par hasard derrière lui un enfant dont il ne sera pas le père. La voix-off décrit l’exil, en évoque l’irraisonné et les vicissitudes, parfois symptômes d’un autre mal, d’une autre absence, celle de l’enfant, du fils ou du parent, et celle de l’amoureuse. L’exil interdit de voyager sans prendre le risque d’être renvoyé à la frontière et l’ambition ne trouve pas l’appui des institutions qui ne le considèrent ni d’ici ni d’ailleurs. De l’ambition, Marcelo a d’ailleurs une conception qui n’a pas sa place dans le Paris du tournant du siècle, qui aurait trouvé son sens dans le Brésil en effervescence qu’il a quitté. Est-ce ainsi l’exil ? Est-ce accepter ou être forcé d’être au monde sans être à soi ? « L’Europe ne sait quoi faire de moi, et je ne sais quoi faire de ma vie » dit Marcelo. Entre la France et le Brésil, Marcelo n’est pas synchrone. Il signe l’échec d’un roman de formation, ni apprentissage, ni virtuosité; une vie comme ce film s’essaie à être.

Un ami regarde des rushes et commente : « On a l’impression d’être dans un grand hôtel, c’est le super 8 qui fait ça. On se croirait chez Proust. » Peut-être. Marcelo Novais Teles, Marcel donc, arrange comme une petite musique des instants du passé qui s’en va de ses amis occupés de théâtre, de photo, ou de cinéma. Pourtant non ! Son film a plutôt des accents de Nouvelle Vague. Le destin d’un jeune homme en vadrouille est évoqué qui ressemble aux personnages, comme en vacances permanentes en Europe, que Godard avait recyclé du cinéma américain. Ou bien, peut-être qu’il emprunte aux diaristes américains le récit d’une vie saisie en quelques gestes que le filmeur isole avec une caméra attrapée dans sa jeunesse comme une réponse à l’appel du monde. Mais non, ce n’est pas ça non plus. Si Jonas Mekas disait « Chaque seconde filmée est intensément réelle », dans L’exilé, l’anodin du jour qui passe a toujours été un ailleurs. Entre le génie et l’autre cinéaste, le cinéma documentaire d’auteur ouvre une brèche par où la fragilité m’attache.

Le bel étudiant a vieilli, les enfants de ses amis ont grandi, et lui, pose sur sa tempe un pistolet noir, son corps, étroit dans sa baignoire, coincé contre la lunette des toilettes.

À qui parle-t-il : Le pistolet qu’il porte à sa tempe est aussi noir que le téléphone qui sonne… Il s’adresse à l’autre qui ne parle pas sa langue. Marcelo est moins présent qu’il ne s’estompe derrière ce qu’il montre de la vie de ses amis, d’Olivier Roche, de Mathieu Amalric, de Laércio Ribas da Cruz ou de Georges de Genevraye dont le fils sera le premier franco-brésilien de la troupe. Il est par miroitement : ses amis le filment. Il est filmé souvent de loin, en arrière-plan, comme un corps vacillant, souvent de dos, occupé d’un autre, d’un enfant. Qui filme donc ? On s’y perd et cela m’intéresse. Qui désire ce film ? Qui le tient jusqu’à son aboutissement ? Marcelo concède le rôle qu’il faut donner à l’ami. Qui écrit ? Marcelo joue avec ses amis, qui jouent dans son film, selon. Ils improvisent des scènes, ils commentent les prises et corrigent un scénario, tant qu’on doute aussi parfois de ce qui se joue dans ces images. L’auteur même se perd dans un jeu de regards. Moins le jaillissement brutal de la vie devant une caméra à l’affût qu’une attention déportée de soi à l’autre, qui vous revient en une improvisation, où le moi se perd un peu et où l’ami vous donne vie. Le film est traversé par ce grand corps fin qui réfléchit ceux qui l’aiment. L’exilé nous fait l’ultime don de sa vacance. Il nous rendrait ainsi par-delà l’ambition, la réussite ou l’achèvement, ce qui se dit encore de la fragilité de l’existence et de la forme de nos jours.

Laure Vermeersch