Les équilibristes

À Contagem, dans le sud du Brésil, les adolescents du quartier pauvre du Bairro Nacional expérimentent le monde. Fruit de cinq années d’immersion, le tableau est nuancé : les combines, la drogue et la violence n’effacent pas l’amitié, l’attention portée aux proches, la volonté inquiète de s’en sortir. Pour autant, le poids du social reste déterminant. Dès la première scène, lecture d’une lettre à un ami en prison, A Vizinhança do Tigre (littéralement « au voisinage du tigre ») dessine un champ des possibles dans lequel les impasses dominent ; la figure de l’adulte établi – mariage, travail – est, elle, réduite à un contrepoint lointain.

Pour rendre la vitalité de ces jeunes qui tentent de conjurer leur destin social, Affonso Uchoa entre dans l’intime. Dans le clair-obscur des habitations, à l’écart du quartier, sur les terrains vagues, dans les forêts, la confiance installée par le réalisateur est remarquable, par exemple vis-à-vis de Menor, qui vérifie pendant de longues minutes que personne ne viendra le surprendre dans ses premières expériences de drogue. Regard à l’affût, l’enfant poursuit son va-et-vient sous l’œil de la caméra pendant de longs instants, avant qu’une lumière ne vacille, bientôt suivie d’une fumée bleue dont les volutes envahissent la pièce.

Cette proximité n’est pas sans effets sur les personnages. Effets de censure sans doute, mais surtout effets narcissisants. Pour ces êtres en quête d’une inscription dans le monde – on pense au jeune Menor qui écrit son surnom sur les murs –, la caméra est un miroir inespéré. Elle permet de trouver une place, de se mettre en scène, de s’aimer. D’où ces jeux incessants avec le cinéaste, à qui les couples d’amis donnent le spectacle de leurs rires, leurs taquineries, ou de leurs insultes. Le tigre adolescent surjoue, les visages juvéniles posent, tour à tour bouilles espiègles, gueules à la cigarette insolente ou faces tragiques marquées par une sourde inquiétude… Non sans une conscience manifeste des effets produits. Dans une scène tournée en forêt après une récolte improvisée d’oranges, les acteurs commencent par jouer puis, lassés de leur propre comédie, jugent que « ça n’est plus drôle » et s’interrompent.

Lorsque, sur le toit d’une maison, Junior demande à l’un de ses amis d’aller porter pour lui l’argent qu’il doit à des personnes peu recommandables, est-ce une scène écrite ? Affonso Uchoa assume sa démarche : les cinq acteurs principaux sont crédités au scénario, aux dialogues et à la musique. Ils sont propulsés co-auteurs d’un documentaire en partie autofictionnel.

Provocations verbales, exhibition de cicatrices, fantasmes de gangsters, de massacres et de toute-puissance, simulacres d’affrontements qui s’arrêtent sur le fil… Dans cette émulation virile, le basculement est toujours possible et donne son rythme au film. Le son du njarka d’Ali Farka Touré virevolte, la tension va crescendo dans le Bairro et s’oppose aux plans larges de la ville endormie. L’inquiétude du spectateur est d’autant plus grande que le risque de chute est bien réel. La réalité garde ainsi paradoxalement un rôle essentiel dans la dramaturgie. Junior a des dettes dont il doit s’acquitter urgemment. Il travaille, négocie les traites, deale, joue sa vraie vie. Dans l’ombre de la nuit, il finira par prendre les décisions qui s’imposent.

La tonalité tragique du film se déploie pleinement dans le générique et la dernière scène amorcée par la mélodie triste d’un harmonica. Ni les passages scénarisés, ni le dur retour de la réalité ne feront toutefois oublier la beauté de l’entre-deux, de la zone trouble où les gestes deviennent involontaires et perdent les garanties du réel comme de la fiction. Un jeune garçon dessine un trait blanc autour du crâne de son ami en suivant l’implantation de la chevelure ; les normes adultes ne sont pas encore tout à fait établies et rendent l’expérience possible. Bientôt maquillés, devant la caméra, les deux enfants s’amusent, prennent soin l’un de l’autre, se trouvent beaux. Une danse s’improvise. L’érotisme sourd, dans et par-delà le jeu.

Paul-Arthur Chevauchez