Nord intime

Un paysage croule sous la neige quelque part en Suède. Une suite de tableaux fugitifs s’esquissent. Des bouts de rien, des instants de vie, s’assemblent. Parti de sa Galice natale, le jeune Eloy Domínguez Serén découvre la ville de Stockholm. Enchaînant les petits boulots – commis de cuisine ou homme à tout faire – il apprend le suédois, filme ce pays inconnu et la belle Fathia dont il est amoureux. Au fil de ses déambulations suédoises – devenant « un flâneur when she is away » – le réalisateur écrit son journal intime filmé.

« J’ai été diplômé à la mauvaise place, au mauvais moment », confie Eloy Domínguez Serén. Diplômé, sans boulot et dans un pays rongé à la moelle par le chômage, quel avenir peut bien s’offrir à ce jeune espagnol ? Après l’exil de ses grands-parents en Hollande – la grand-mère mettra quarante ans à revenir en Galice, pour y mourir peu de temps après – c’est au tour du cinéaste de connaître le déracinement. À la manière d’un bildungsroman – ces romans d’apprentissage allemands suivant le destin d’un apprenti héros – le réalisateur entame une quête identitaire. Sorte de parcours initiatique dont aucune des épreuves n’échappent à la caméra. Toujours là, prête à saisir les menus détails d’un ciel de Stockholm ou d’une fête dans les sous-sols de la ville, elle devient son moyen de communication. Son moyen de ne plus être seul. « Parfois, je ne peux m’empêcher de me demander ce que je fous ici. Dans ces moments, je laisse mon esprit voguer ailleurs ». Sous la forme de panneaux écrits, ses pensées s’inscrivent sur les plans. Le réalisateur ne parle pas – du moins, pas encore – et se met en scène dans sa recherche de soi. La caméra embarquée, devenant comme un prolongement de son corps, restitue son souffle, ses joies et inquiétudes. Ses aventures suédoises, sur le fond sonore des actualités de la crise espagnole, semblent contées par un ami qui nous envoie de ses « nouvelles filmées ». Avec lui, on rit de ne rien comprendre aux conversations des gars sur le chantier ; on sourit d’entendre la voix si parfaite et robotique de la femme qui donne les leçons de suédois. Avec lui, on ne comprend rien. On prononce à l’envers les phrases, et on se moque pas mal de faire des fautes. Puis – est-ce qu’on peut l’avouer ? – on s’amuse de lui aussi. Lorsque, assis sur un toit, le cinéaste laisse tomber son balai, difficile de ne pas s’attendrir de ce Galicien perché sur une maison suédoise.

« Is it a fun film ? », lui demande une amie. Tandis que le cinéaste trébuche sur les mots de cette langue étrangère, le téléphone avec lequel il filme cherche le point, zoome et n’a de cesse d’abîmer l’image qu’elle prétend saisir. Presque maltraitée, elle tremble sur le chantier comme un marteau-piqueur. L’horizon sautille. L’iPhone – avec lequel sont tournées les quarante-cinq premières minutes du film – filme de travers ou se cache au fond d’un verre. Tel un work in progress, les réglages techniques, les essais et ratés se font sous nos yeux. Le cinéma et la langue – en tant que deux outils capables de saisir le monde – se soutiennent ironiquement. Alors qu’il ne comprend pas les gens qui l’entourent, la caméra devient le langage de substitution, un outil avec lequel expérimenter. Car le cinéma est la langue universelle, celle qu’il peut partager, celle qui lui permet de trouver un sens à ce monde qui se construit autour de lui.

Après le voyage au pays natal, suivi du retour en Suède, l’écriture disparaît. Les plans silencieux de la campagne déserte, sur lesquels s’inscrivait le flot d’une pensée solitaire, laissent place aux dialogues. Les livres sont emballés – Mankel, Läckberg et Kafka – dans des cartons. La mélancolie nordique s’est dissipée ; elle est devenue sienne. Et, tandis que cette langue hésitante mais vaillante devient la nouvelle voix résonnant sur le film, Eloy nous retient encore un instant. Assis en tailleur dans la neige, le micro en l’air, le réalisateur nous livre son ultime mise en scène. Dans une mimique charmeuse, le sourire en coin, il plante ses yeux noisettes droit dans l’objectif. Face caméra, voici son dernier portrait.

Justine Harbonnier