« Je suis le peuple… le peuple de l’élévation et du combat. J’aime la paix mais je me livre à la guerre. De moi jaillit la vérité et de moi jaillit l’imaginaire. Et j’ai la beauté et j’ai l’espoir », chante Oum Kalthoum dans les années soixante. Du titre de sa chanson, revenue en vogue dans le climat révolutionnaire égyptien, Anna Roussillon tire celui de son premier film. Un documentaire construit comme un dialogue, une conversation politique sur plusieurs années entre deux mondes et deux générations.
En 2009, la réalisatrice part filmer l’Égypte, pays de sa jeunesse dont elle maîtrise parfaitement la langue, avec pour première idée la réalisation d’un documentaire sur le tourisme de masse. L’inattendu soulèvement précédant la chute d’Hosni Moubarak lui ouvre des perspectives nouvelles. Dans un petit village de la région de Louxor, elle retrouve la famille de Farraj, un paysan plein d’humour rencontré quelques années plus tôt. Elle s’éloigne du contexte incandescent de la capitale, des foules humaines et du désarroi des barricades auquel, elle le sait, d’autres s’attaqueront.
Dans Je suis le peuple, Anna Roussillon met en scène le contraste entre le tumulte de la place Tahrir et la temporalité ralentie, quasi sourde, de la campagne. La stabilité du cadre familial et de la vie collective du village se heurte dans un premier temps à l’instabilité politique régnant alors dans la capitale. La cinéaste accompagne Farraj dans son labeur quotidien : faucher, bécher les terres, irriguer les champs, nourrir les bêtes, au gré du cycle des journées et des saisons.
La révolution lui parvient au travers des images diffusées par le téléviseur familial, véritable personnage du film, trônant au centre de la pièce principale de la maison. La place Tahrir, embrasée ou pleine d’espoir, les prises de paroles sur les estrades, le ballet des politiques : le petit écran montre l’histoire en train de se construire. Premier relais des remous, la télévision rapproche peu à peu les effets du soulèvement. Les slogans entendus se cristallisent jusque dans la bouche des enfants de Farraj. « A bas, à bas les militaires ! », scandent-ils. La diffusion du procès de Moubarak marque un tournant. « Quand le président arrive, ils détournent la caméra […], ils veulent que le peuple le prenne en pitié. »
Au départ méfiant et habitué aux images de propagande, Farraj perçoit pourtant que quelque chose a changé : avec entrain, il suit les débats télévisés ; ce qu’il voit le remplit d’espoir. Devant l’annonce de la victoire de Mohammed Morsi aux élections de 2012, il exulte : « C’est la première fois que je sens que ma voix a un poids ! »
« Je suis un pays en voie de développement. On est à la maternelle de la démocratie », explique Farraj. L’homme revendique son droit d’expérimenter, d’apprendre, de se tromper aussi. Son cheminement et ses doutes illustrent son éveil à la question démocratique. À Louxor même, une place devient lieu de révolution où Farraj clame sa contestation. La réalisatrice filme aussi l’apprentissage des femmes, le plus souvent mises à l’écart des affaires publiques, parfois résignées, persuadées que rien ne changera quelle que soit l’issue. Pour elles, la révolution semble avant tout synonyme de désordre les plongeant de plus en plus dans l’insécurité.
Anna Roussillon questionne Farraj et les autres habitants, parfois avec insistance, exprimant ses désaccords, auscultant leurs regards et leurs opinions. Son statut de femme célibataire et sans enfant – une étrangeté pour la plupart des villageois – lui vaut quelques plaisanteries. Les conversations passent ainsi du politique au personnel dans un rapport aux filmés animé et complice. Hommage à l’Égypte et à tous ceux qui en sont le peuple, le film d’Anna Roussillon déconstruit une certaine vision occidentale des « Printemps arabes ». « Où va l’Égypte, tu penses ? », lui demande un jour Bat’a, une voisine de Farraj. « Vers quels endroits ? Vers quelles contrées ? » Elle-même y répond très justement : « On va bien voir !»
Lucie Passard