« L’Afrique a perdu son nord »

Entretien avec Tarek Sami, réalisateur de Chantier A

De quand date le projet ? Comment est-il né ?

J’étais en école de cinéma avec Lucie Dèche, la coréalisatrice, à Toulouse, lorsque le projet est né. J’envisageais de retourner m’installer en Algérie, ce qui ne s’est pas fait finalement. Karim vient de la même région, mais on s’est rencontré à Toulouse. Karim n’était jamais retourné en Algérie. C’était sa première expérience de réalisation, Lucie aussi.

On peut séparer deux fils narratifs dans votre film : la quête existentielle de Karim et la manière dont vous rendez compte de certaines réalités algériennes. Cela crée presque une rupture de ton, lorsqu’on quitte le village natal de Karim. Dans une présentation du film sur internet en 2009, où vous appeliez à contribution, seul le projet d’un portrait du pays apparaît. Comment en êtes-vous arrivé à donner au parcours initiatique de Karim sa place dans le film final ?

Une phrase du film dit : « L’Algérie a quarante-huit ans, si c’était une femme que tu croisais dans la rue tu l’aurais draguée. » La réponse est là-dedans : nous n’avons pas essayé du tour de faire un portrait de l’Algérie ; ce qu’on a filmé est une trajectoire. Karim a trente-six ans, l’Algérie quarante-huit, Karim est un jeune pays, l’Algérie une jeune personne. Karim part pour retrouver ce qu’il a perdu. La Kabylie était complètement isolée, jusqu’au projet d’Etat-Nation en 1962. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Donc nous voulions retrouver l’isolement originel, repartir de l’enfance.

En-dehors de la Kabylie, nous ne connaissions pas les endroits que nous avons filmés. Par contre, l’itinéraire était très écrit, et c’est une des rares choses que l’on a respecté. Plus que le portrait d’une personne ou le parcours d’un pays, il s’agissait de retrouver comment la société s’est organisée autour du marché, puis a créé la cité dans le sens grec du terme, comment l’école a été le premier instrument de fabrication du citoyen…

Il y a un aller-retour dans le film entre le voyage de Karim et des passages très poétiques, qui convoquent l’imaginaire, voire le mythe. Je pense en particulier à la séquence où Karim part de son village, passe par une grotte et aboutit dans un chaos rocheux. Comment a-t-elle été écrite au préalable puis repensée au montage ?

Le tournage a duré neuf mois et demi ; le luxe quand on a du temps, c’est qu’on peut écrire au fil des rencontres ; le passage de la grotte, c’est un sas pour nous, un paysage intérieur. Kateb Yacine a une phrase : « L’Afrique a perdu son nord. » Le Maghreb est un peu détaché de l’Afrique, il est tourné vers le bassin méditerranéen. Du coup, on voulait prendre la porte de derrière, retourner en Afrique au lieu de suivre ce mouvement vers la porte fermée qu’est l’Occident.

La question de la filiation est très présente. Au début du film, ce sont les mères qui sont présentes, alors qu’on ne voit pas le père, et que le grand-père vient de mourir. Plus tard, on retrouve cette thématique à travers ce magnifique personnage d’ermite qui a vécu dans le désert et qui est filmé comme un guide. Que souhaitiez-vous représenter à travers eux ?

Le contexte aide à répondre. En Kabylie, les premiers à émigrer sont les hommes, pas les femmes. Ce qui reste comme authenticité, on le trouve chez ces femmes-là ; la langue par exemple, ce sont surtout les femmes qui la parlent encore. Nos pères ont quitté ce lieu pour des raisons économiques, ils ont ramené la modernité et ses dieux. Ils portaient la mort. La quête du grand-père, c’est la quête d’un homme d’un autre temps, d’une autre époque, d’avant la génération des pères.

Notre enfance était belle et en mouvement, nous étions dans un village-monde où tous les êtres se ressemblent. Cette grandeur-là a été perdue, l’être ne sait plus ce qu’il est.

Vous utilisez plusieurs dispositifs au cours du film : des passages très mis en scène, des images prises sur le vif. En plus de cette variation du dispositif, Karim varie également dans son statut, entre personnage du film et réalisateur ; on a l’impression qu’il a pu être également derrière la caméra. Comment ces choix se sont-ils décidés en amont et au cours du tournage ?

On voulait faire croire que Karim filme. Lors de l’écriture, nous avions l’idée de mêler son personnage au mien. Karim va voir un film de Godard à la fin, mais c’est moi qui ai eu un parcours qui mène au cinéma. La caméra qu’il porte est factice ; je filme tout le temps, sauf pour une séquence – lors de la préparation du couscous – où Lucie a filmé car c’était un milieu de femmes auquel je n’avais pas accès. Mais c’est Karim qui rentre chez lui, pas moi. Le filmeur, c’est un peu nous trois incarnés dans Karim.

Il y a le vrai Karim ; il y a le Karim filmeur qui porte à travers le film et son montage, un regard sur la réalité auquel se mêle le mien et celui de Lucie ; et le Karim de fiction, celui qui hurle des poèmes à son grand-père et se perd dans le désert.

Propos recueillis par Gaëlle Rilliard