Une tendresse enfouie

Städtebewhoner est le pendant de Die Lage, le précédent film de Thomas Heise, réalisé en 2012. Dans ce film, la visite du Pape Ratzinger dans une ville allemande était l’occasion de saisir la préparation et les répétitions des cérémonies d’accueil comme une agitation insensée, chorégraphiée dans une ronde harmonieuse rapportée à sa seule valeur de spectacle. Heise y portait le même regard que Tati dans Les Vacances de Monsieur Hulot ou Playtime sur les foules anonymes et grégaires qui s’animent synchroniquement au gré de mystérieuses bifurcations à la manière d’un banc de poisson ou d’une nuée d’étourneaux. On retrouve dans Städtebewhoner, immersion dans une prison pour mineurs de Mexico, le même chromatisme gris, la même attention aux routines, aux gestes mécaniques du travail. Le gris est celui du quotidien, des vies itératives et assoupies, organisées en protocoles selon des feuilles de route, diagrammes, plans, règlements qui partitionnent l’activité, assignent les places et les fonctions. On retrouve la même suspension de la narration, des explications, des identités qui fonctionne comme une réduction phénoménologique où se recueille, pour elle-même, la présence des choses et des vies qui les animent.

Les rondes cadencées des gardiens dans les coursives de la prison de Städtebewhoner font écho au défilé des militaires sur le tarmac vide de l’aéroport de Die Lage. Ces marches sans départ ni arrivée, nimbées d’une rumeur lointaine, animalisaient les protagonistes du film. Ils devenaient les occupants d’un territoire qu’ils parcouraient selon les injonctions de leur instinct. Dans l’attention portée à ces farandoles étranges, notre regard, à son tour, s’animalisait : la caméra, captée par un mouvement, un appel, tournait autour des protagonistes à la manière d’un chien attiré par le bruit et l’agitation. Dans Städtebewhoner, on suit une partie de balle au mur depuis le mystère d’un regard en surplomb dont, bientôt, une série d’inserts sur les pigeons qui peuplent les combles de la prison suggère l’origine. À l’attente des oiseaux sur leur perchoir répond, dans un montage parallèle, celle des gardiens désœuvrés qui discutent dans les coursives pendant que les détenus se douchent. Quand ils sortent enfin, c’est depuis le même observatoire lointain des volatiles que le cérémonial humiliant de leur alignement le long des murs est filmé. On guette, tapi dans l’obscurité de la cour, dans le maintien d’une distance circonspecte, à travers les barreaux de sa cellule éclairée, l’affairement d’un prisonnier ; on interroge le mystère d’un corps suspendu dans une pose simiesque aux barreaux d’une cellule ou le passage dans la cour d’une improbable basse-cour.

Mais les mêmes procédés ne produisent pas les mêmes effets : à l’ironie grinçante de Die Lage, fait place un regard tendre sur les prisonniers de la Communidad San Fernando. Certes, la satire sociale qui, depuis trente ans, fait la matière des films de Thomas Heise, se poursuit du côté de l’administration pénitentiaire : les discussions des gardiens où se tirent à pile ou face les tours de garde évoquent l’arbitraire de la bureaucratie épinglé dans Das Haus (1984), les lieux communs du discours du directeur de la prison rappellent la langue de bois des hommes politiques de Material (2009), la joie artificielle des airs de Noël, imposés aux détenus, s’aggrave avec le contrepoint d’une musique symphonique lyrique. Mais la vie carcérale est présentée dans la dimension paisible et douce d’un quotidien fraternel où l’on s’improvise coiffeur pour son codétenu, où l’on échange des piques amoureuses avec sa compagne en visite, où l’on déjeune en famille sur l’herbe d’une cour arborée… La prison mexicaine, théâtre, dans nos fantasmes, de la désinhibition absolue de toutes les pulsions, devient, sous la caméra de Thomas Heise, un lieu de répit au cœur de vies assignées à la violence. Cette violence passe dans les récits que livrent, face caméra, dans un sourire timide, les détenus. Qu’ils se disent innocents des crimes qu’on leur impute ou qu’ils assument d’avoir été grisés par le sentiment de toute puissance que leur a donné, un temps, leur cooptation par un cartel, ils dévident dans le même débit tranquille le fil des évènements malheureux de leurs vies démunies. Ils sont résolus à changer de vie et semblent confiants. Mais pendant que l’un parle avec sa compagne des examens qu’il passe en prison, un autre, après avoir affirmé à son père qu’il sortirait comme il est entré, en « guerrier », s’inquiète finalement de ce qu’il va devenir à l’extérieur. Au matin, une étrange décoration flotte au-dessus d’un banc solitaire, un visage de père Noël que sa barbe en franges de papier fait danser comme un spectre.

La structure en chiasme de Städtebewhoner, qui nous fait entrer et sortir de la prison par les rues animées de la ville de Mexico, fait de la prison un quartier de cette ville, un lieu de passage où les vies, au gré de matchs de foot et de pique-niques à l’ombre des arbres, se délassent un peu. En même temps qu’il déjoue nos attentes, Heise infléchit son regard sur un monde qui, à l’occasion de cette rencontre avec de très jeunes détenus, exhume du cœur de son ciné-

Antoine Garraud