Entretien avec Julie Bertuccelli
Hélène est autiste et écrit des textes au moyen d’un alphabet en plastique, aidée par sa mère. À trente ans, c’est son seul de mode de communication. Dernières Nouvelles du cosmos nous invite à entrer dans le monde de cette écrivaine.
Comment avez-vous rencontré Hélène et sa mère et comment le projet du film est-il né ?
C’est une rencontre tout à fait hasardeuse : je connais bien Pierre Meunier, le metteur en scène qui apparaît dans le film. Il avait entendu parler d’une jeune femme autiste qui ne parlait pas mais qui écrivait. Il l’avait rencontrée et avait été subjugué par son écriture. Il lui a alors proposé de s’inspirer de son texte pour son prochain spectacle. Il m’a semblé évident que l’écriture de ce spectacle constituait le sujet d’un film. Je voulais passer du temps avec elle mais aussi avec les gens qui l’entourent : sa mère, la troupe… Je ne voulais pas faire un film sur une autiste mais sur une artiste.
Pendant plusieurs mois, Hélène, le metteur en scène et les comédiens ont travaillé la matière du texte en improvisant. Le tournage a duré deux ans, le temps de la production du spectacle. Entre-temps, Hélène s’est investie dans d’autres projets, mais je m’en suis tenue à la trame narrative du spectacle, sans pour autant en faire la chronique.
Vous faites le portrait d’une écrivaine. Comment qualifieriez-vous son écriture ?
Elle est dense et poétique. Hélène communique seulement par l’écriture. Au quotidien, pour aller vite, elle doit viser la concision : sa parole est polysémique et pleine de strates. Ce sont souvent des métaphores. Chaque phrase dit beaucoup. Dans son œuvre, il y a tout : poésie, roman, théâtre. Par exemple, elle vient d’écrire un livret d’opéra, elle est l’auteure des paroles de la chanson du générique du film. Dans ses textes, elle se moque d’elle-même et du regard des autres. Au début, elle parlait essentiellement d’elle ; maintenant elle s’ouvre, invente des histoires et des personnages.
Elle ne lit jamais. Comment a-t-elle appris à lire et à écrire ? Il semble qu’elle apprenne en observant et en écoutant. Elle photographie tout ce qu’elle voit et le mémorise. Mais cela reste une énigme. C’est le grand mystère du film.
Dans ce portrait, vous nous confrontez à une autre dimension intimement liée à ses créations : un être-au-monde différent. Pour aborder son œuvre est-il important de savoir qu’elle est autiste ?
De le savoir enrichit la vision de son œuvre. Elle en parle dans ses textes. Elle ne s’en cache pas. Connaître le fonctionnement des choses permet de regarder autrement le monde ; c’est la démarche du documentaire d’exposer ces mécanismes. De toute façon, son écriture est tellement forte qu’elle nous questionne même si on ne le sait pas. Pour le spectateur, le contraste est saisissant entre son apparition dans la première scène du film, quand elle marche dans la forêt, ceinte d’une bouée, et la découverte de ce qu’elle écrit : derrière ce corps et ses attitudes étranges qu’elle ne maîtrise pas, il y a une intelligence inouïe, totalement subjuguante.
Elle ne peut pas parler en même temps qu’elle perçoit les choses : en osmose avec ce qui l’environne, elle ne se perçoit pas séparée de ce qui l’entoure ; c’est l’intervention des autres qui l’agresse. Pourtant, Hélène est sortie de sa bulle qui, dans un sens, lui suffisait, parce que sa mère s’est approchée d’elle, est allée chercher son rire, une façon d’entrer en contact avec elle. Ce fut pour elle une véritable libération qui l’a fait progresser, même si elle ne le recherchait pas. Elle progresse encore. À la fin du film, elle prononce quelques mots et commence à nommer sa relation avec sa mère. Elle répète : « Ta fille, ta fille, ta fille. »
Quels ont été vos partis pris de mise en scène ?
Pour mettre en scène son texte, je n’avais pas envie de faire appel à des acteurs, de mettre une voix off. Je ne voulais pas d’évocation poétique. Le travail concret de l’écriture du spectacle était une occasion de faire entendre ses textes et de la voir aussi écrire pour d’autres.
Au début du film, on entend ses écrits sans savoir qui est l’auteur. Il fallait ce suspens pour qu’on ne rapporte pas son écriture à sa condition et pour laisser le spectateur apprécier les textes pour eux-mêmes. La voyant écrire avec ses lettres en plastique dans les scènes suivantes, sans avoir entendu ses textes au préalable, il aurait pu croire qu’elle joue et que sa mère, qui l’aide, est l’auteur.
Les scènes d’écriture étaient très délicates à monter. Il était essentiel de la voir à l’œuvre. Cependant, son processus d’écriture, très long, ne pouvait pas être rendu dans sa durée.
Je n’ai pas voulu faire un film exhaustif et explicatif. Je voulais que l’on s’approche d’elle, qu’on voit la façon dont elle perçoit le monde, ce que permettent les gros plans sur son visage. J’aurais pu insérer des plans qui évoquent ce qu’elle a dans la tête mais je n’avais pas la prétention d’imaginer ce qu’il se passe en elle.
Comme il est impossible de parler avec elle, comment échangiez-vous pendant le tournage ?
Il m’a fallu du temps pour comprendre son mode d’expression, dépasser la relation à son corps qui n’est pas immédiatement lisible pour nous. Avant le tournage, nous nous sommes rencontrées plusieurs fois sans caméra. Je lisais ses textes, elle regardait mes films. Cela fait partie du travail pour établir un lien de confiance et être acceptée. Je ne filmais jamais sans son consentement. Elle était en mesure de refuser si elle le voulait, mais cela n’est jamais arrivé.
Par ailleurs, la caméra a été un outil de rapprochement entre nous, d’autant que j’étais seule pour tourner. Elle aime bien être regardée, être vue. Elle est sensible à l’intérêt qu’on lui porte. Par exemple, dans le film, elle se réjouit de la publication de ses textes et de leurs représentations. Être enfin regardée et reconnue est pour elle une libération. Les rencontres avec les autres sont fondamentales. J’avais aussi envie de la filmer échangeant avec les journalistes et le mathématicien pour que le film ne se construise pas seulement autour de la relation, aussi riche soit-elle, entre elle et sa mère. Ces moments d’échanges nous donnent des clés. De plus, je n’avais pas envie d’être son unique interlocutrice pendant une heure et demi : c’est très dur d’être toujours en direct avec elle. Je voulais avant tout être observatrice et la filmer dans ses interactions sociales. Je voulais recueillir la façon dont les gens la perçoivent, la façon dont elle s’ouvre au monde.
Propos recueillis par Antoine Garraud et Claire Lasolle