La Nuit remue est le récit d’une nuit noire, sans sommeil. Une nuit passée aux côtés de deux amis, en périphérie de Paris. Hamid et Soban sont des migrants afghans dont le voyage réel, remémoré pour le film, est aussi un voyage imaginaire, transfiguré par le cinéaste. Bijan Anquetil tente de décrire l’impossible en nous plongeant au cœur d’un monde profondément hostile. Il accompagne pour cela les protagonistes dans des lieux indéfinis, en marge de Paris. Passagers éphémères, nous franchissons à notre tour certaines frontières mouvantes entre le présent et le passé, le néant et l’existence…
Le film débute sur les berges sombres de la Seine. Il faut traverser le fleuve, cette limite symbolique d’un monde hors la loi, rejoindre l’autre rive afin de trouver « un endroit tranquille pour le film ». On entend gronder un train tandis que les corps souples se déploient dans la nuit. Un visage apparaît à la lumière d’une torche électrique : le regard fuit, ne parvient pas à fixer. Puis un autre, esquisse un sourire. Hamid et Soban sont là, devant nous, les traits tirés. Nous les suivons dans un squat. Munis de craies de couleur, les passagers dessinent de mémoire la carte de leur périple, font le story board du grand voyage à même le sol : la première lettre des pays, une barrière pour la mer, un rectangle par camion… Mais le récit à deux voix est troué, anarchique. L’effort énonciatif est palpable ; on sent la peine et la tension. Silence. Regards discrets des protagonistes vers la caméra. « Je n’ai pas tout raconté. À quoi ça sert ? » dit l’un d’eux. Leur histoire appartient à la nuit des temps.
Soban et Hamid ont repris la marche. Ils se dirigent vers un autre lieu pour passer la nuit et continuer le film autour d’un feu, à l’écart du monde. La lueur des flammes permet à présent de voir plus distinctement, d’observer les corps immobiles, les visages silencieux qui sortent du noir. Et nous pénétrons ainsi doucement leur mémoire, entendons et voyons avec eux. La lumière du passé éclaire alors la nuit de Paris : ce sont les premiers plans tournés de jour dans le film. Les images ont été prises par Hamid et Soban avec un téléphone portable, sans doute passé de mains en mains. La blancheur de la neige fait plisser les yeux : « On est en Turquie » dit une voix. La mémoire de l’appareil a accumulé les séquences : paysages, rencontres, autant de témoignages nécessaires du quotidien migratoire…
Ces images itinérantes, ultra pixelisées, transcrivent par leur nature même toute la précarité des vies sacrifiées par nos politiques. Ce sont des images amateures sans existence propre, des images invisibles faites par des Héros sans visage – titre du très beau film de Mary Jimenez projeté dans la même séance. Puis c’est à nouveau le noir. Bijan Anquetil fait cohabiter le présent et le passé par un montage habile qui mêle ses propres images avec celles, brutes, des passeurs devenus ici co-réalisateurs. En parallèle, les deux bandes sons se chevauchent comme pour restituer le continuum fragile de la mémoire.
Puis la nuit se retire et laisse place à l’aube dans un mouvement d’apaisement. Un autre jour commence près de la Seine, mémoire vivante du passeur et promesse d’un désir possible. Les besoins sont simples, vitaux : se réchauffer, faire sa toilette, manger… Mais Hamid et Soban improvisent encore pour le cinéma dans le petit matin gris de la banlieue parisienne. Ils font durer la pause avant de reprendre le cours de leur existence invisible, de se fondre parmi les usagers du métro pour rejoindre un café afghan de la gare de l’Est. La nuit a fini de remuer. Et pourtant le film continue de fasciner sous l’effet d’une magie étrange, nous habite, vivant, comme la nuit métaphorique de Michaux à qui il emprunte son titre.
« Tout à coup, le carreau dans la chambre paisible montre une tache. L’édredon à ce moment a un cri, un cri et un sursaut ; ensuite le sang coule. Les draps s’humectent, tout se mouille. L’armoire s’ouvre violemment ; un mort en sort et s’abat. Certes, cela n’est pas réjouissant. Mais c’est un plaisir que de rapper une belette. Bien, ensuite il faut la clouer sur un piano. Il le faut absolument. Après on s’en va. On peut aussi la clouer sur un vase. Mais c’est difficile. Le vase n’y résiste pas. C’est difficile. C’est dommage. Un battant accable l’autre et ne le lâche plus. La porte de l’armoire s’est refermée. On s’enfuit alors, on est des milliers à s’enfuir. De tous côtés, à la nage ; on était donc si nombreux ! Étoile de corps blancs, qui toujours rayonne, rayonne… » Henri Michaux, La Nuit remue, extrait, 1935.
Julie Savelli