Projections

Une discussion avec les projectionnistes de Lussas

Sur l’esplanade du village, un grand chapiteau blanc vient d’être installé. En face de cette structure que l’on nomme la Salle Scam, je rejoins Dominique, « Dom » Laperche, déjà installé sur un banc à l’ombre. Le village est encore calme, à une semaine du début du festival. Alors que je m’assieds, un couple de jeunes soixantenaires, lunettes de soleil sur le nez, s’avance et nous interpelle : « Excusez-nous, vous savez ce qu’il va se passer ici ? ». Un échange de regards entre nous, et Dom répond du tac au tac :

– Un gros festival de rock.

– Donc c’est ta salle ? je lui demande, en montrant le chapiteau blanc.

– Oui ! C’est la Salle des Poissons, ajoute-t-il, avec un air entendu.

– La Salle des Poissons ?

– Moi c’est Laperche et on partage la salle avec Stéphane Arent, un autre projectionniste. Y a un hareng et une perche dans le chapiteau, m’explique-t-il. J’ai démarré dès la première année du festival, ça fait trente-six ans que je suis là, mais c’est la dernière aussi. Parce que j’ai soixante-douze ans et je préfère arrêter en pleine forme.

– C’était comment, à l’époque, les États généraux ?

– On n’avait que deux salles, c’était beaucoup plus réduit, mais très bouillonnant et festif. Ça s’échauffait pendant les débats après les projections, ça pouvait durer des heures. En plus, comme on fumait dans les salles ça se remplissait de fumée… J’ai fait venir des copains dans l’équipe technique, reprend-il. Je suis content de revenir, je viens les retrouver. Les projectionnistes de Lussas sont toustes très fidèles. On n’est pas tous du métier – moi je viens plutôt du son, d’autres du spectacle vivant, mais y en a qui viennent du cinéma, ça dépend. On a suivi toute l’évolution, de la pellicule au numérique en passant par la VHS 1. On se retrouvait avec des cartons entiers de VHS pour passer des extraits de films pendant les séminaires. Maintenant on a des projecteurs DCP 2. On projette encore de la pellicule, mais c’est plus rare.

Je raconte alors à Dom la préparation d’un des films en 35 mm 3 à laquelle j’ai assisté il y a quelques jours, au « labo ».

Dans le local du laboratoire cinématographique de Lussas, affairé auprès d’une enrouleuse d’environ un mètre de large, Sylvain Bich ouvre une boite ronde estampillée « Cinemateca portuguesa – Museo do cinema ». Il s’agit de Nós Por Cá Todos Bem réalisé en 1978 par Fernando Lopes, programmé dans la sélection Histoire du Doc. Il installe sa bobine sur l’un des deux bras de l’enrouleuse, avant de placer une deuxième bobine, celle-ci vide, sur l’autre.

– On reçoit le film en plusieurs bobines 4. Là, c’est une copie de cinémathèque, donc typiquement, une copie unique, y en a pas d’autres. Normalement, pour montrer le film, on évite de scotcher les bobines entre elles pour ne pas risquer d’abimer le film. On devrait le projeter sur deux postes pour passer d’une bobine à l’autre de manière alternative. Mais ici, à Lussas, on ne peut pas. Donc je vais quand même relier les bobines entre elles, mais en intercalant des bouts d’amorce 5. 12 images, qui vont interrompre le film d’une seconde de noir, entre deux bobines.

– C’est toi qui vas projeter ?

– Non ce sera David. Je ne fais pas énormément de projections pendant le festival. Je supervise, je fais un peu de Plein Air, et je m’occupe de la préparation des projections pellicules. Pour moi, tout se joue deux, trois jours avant.

Sylvain déclenche le mécanisme de l’enrouleuse pour que le film passe de la bobine débitrice à la bobine réceptrice, dans un bruit de courroie.

– Je commence par enrouler la fin du film.

Tout en me parlant, il saisit la pellicule entre ses doigts et jette un œil dessus.

– Je note déjà qu’il y a du son dans le noir.

À côté des images noires sur la pellicule, il me montre la bande-son optique.

– Visiblement après le générique, il y a encore du son. C’est un repère à noter : tu ne dois pas couper le film parce que tu sais que la musique continue dans le noir après le générique. Puis au passage, avec mes doigts, je vérifie au toucher qu’il n’y a pas de perfos éclatées sur la manchette 6. Notre boulot consiste à détecter les problèmes avant qu’ils n’arrivent. Mais à vouloir qu’il n’y ait absolument aucune erreur, tu finis par voir des erreurs partout !

– Comment réagis-tu quand il y a un problème technique ?

– Même si je me rends compte des enjeux qu’il y a derrière un film quand on le fait, je suis relativement serein. Mais parfois on a des surprises pendant les projections. L’année dernière au Plein Air, on a eu un problème électrique et l’écran gonflable s’est cassé la gueule pendant la présentation avant le film. J’ai horreur de monter l’écran alors que le public est là ! J’ai passé une sale soirée. Je me demandais pendant tout le film « est-ce que le jus va tenir ? ».

Il déclenche à nouveau l’enrouleuse.

– Pour cette séance de lundi, il y aura le projecteur 35 pour le film et un autre projecteur numérique pour les sous-titres.

– Et si les sous-titres sont décalés pendant la projection ?

– Ce sera le problème de David, pas le mien !

David Bernagout me reçoit dans la cuisine d’une maison en pierre, au cœur de Lussas, prêtée par une amie, où il loge chaque été depuis une dizaine d’années.

– Je n’aime pas trop balancer une autre trame sur une de 35. Est-ce que tu veux du sucre ?

– Non merci, dis-je alors qui me tend une tasse.

Ce que tu appelles la trame c’est une projection ?

– Oui. Même un écran noir, ça reste de la lumière.

Ça interfère avec l’autre projection 35, comme un voile.

Mais dans notre système de double projection, le projecteur 35 est assez pêchu, le signal est très lumineux. Le projecteur DCP, lui, peut projeter un noir bien noir et des sous-titres bien blancs qui vont ressortir, donc ça devrait aller.

– Tu travailles sur les sous-titres du film en 35 mm ?

– J’ai reçu un fichier H.264 7 de la copie 35 mm, qui a été refilmée depuis une espèce de visionneuse, sous-titrée dégueulassement. Pour faire mon fichier srt 8, j’utilise l’OCR de DeepL 9. J’ai extrait au préalable des photos du film où il y a des sous-titres. Laisse-moi te dire que, parfois, c’est un travail de machine, de sous-prolétaire, quoi. Une fois que j’aurai mon fichier srt, je vais le vérifier, le recaler avec les images. Puis on ira faire des essais avec Sylvain pour projeter chez moi.

– La Salle Cinéma, c’est chez toi ?

– Ça fait vingt ans que je viens. Quand les gens rentrent en salle ciné, ils rentrent chez moi. Le projecteur est en cabine, mais la régie vidéo est en salle, donc je veille au bon déroulement des séances en direct, en étant présent.

Je gueule à travers la salle pour rappeler de parler dans le micro. Je suis visible donc autant assumer. Mais d’ordinaire, en dehors du festival, quand je suis en cabine ça me va quand même, parce que je suis timide aussi. Je suis attentif à pas rendre visible l’invisible.

– Tu vas voir d’autres films pendant le festival ?

– En général les séances que je trouve exceptionnelles, elles sont chez moi. L’année dernière, j’ai vu la plus belle séance de cinéma de toute ma vie. Gaëlle Rouard. Elle projette elle-même ses films en pellicule avec ses deux proj, ses caches, ses lentilles, son hypergonar 10. J’avais jamais vu d’Expanded Cinema 11 et ça m’a remué ! J’ai appris le cinéma en Super 8 12. J’aime la matière, la lumière. Je suis resté très attaché à la phénoménologie de la projection.

« Comment vas-tu, avant les projections ? »

Tandis que le village s’active et que la chaleur de la journée commence à monter, toujours assis à l’ombre avec Dom sur notre banc face au chapiteau blanc, nous sommes interrompus brièvement par Christophe Postic, le directeur artistique des Etats généraux, qui vient lui serrer la main.

– C’est ma dernière ! Après j’arrête.

– Ton fiston prend le relais ?

– C’est ma fille qui fait du cinéma ! Lui, il est dans l’hydrothérapie, les massages.

– C’est une histoire de fréquence aussi !

Article librement inspiré de mes discussions avec Sylvain, David et Dom. Je les remercie d’avoir partagé leurs histoires de projections.

Je tiens à citer également les autres projectionnistes avec qui je n’ai pas pu échanger : Guillaume Launay, Jean-Paul Bouatta, Alexandre Kerisit, Benjamin Sabbagh, Laure Marc, Marijane Praly, Serge Vincent et Stéphane Arent. Merci à elleux pour leur travail !

  1. Norme d’enregistrement vidéo analogique sur bande magnétique mise au point à la fin des années 1970.
  2. Digital Cinema Package : équivalent en cinéma numérique de la copie de projection argentique, composé de fichiers informatiques destinés à être stockés et lus dans la cabine de projection par un serveur, couplé à un projecteur numérique.
  3. Le format 35 mm, la pellicule la plus utilisée du cinéma argentique, doit son nom à ses dimensions : 35 mm de largeur.
  4. Chaque bobine peut contenir une durée limitée de film.
  5. Une amorce de film est un bout de pellicule qui est attaché au début ou à la fin d’une pellicule pour assister à la mise en marche d’un projecteur.
  6. Les perforations permettent l’entraînement de la pellicule lors de la prise de vues et lors de la projection. Un film de 35 mm comporte classiquement quatre perforations à peu près rectangulaires des deux côtés de chaque photogramme.
  7. Norme de codage vidéo.
  8. Format de sous-titres vidéo.
  9. Le logiciel de reconnaissance de caractères du site de traduction DeepL
  10. Dispositif optique permettant de condenser une image originellement plus large par un procédé d’anamorphose. Destiné à l’origine pour les chars de guerre, il sera utilisé plus tard dans le procédé cinémascope.
  11. L’Expanded Cinema est un terme employé pour décrire un film, une vidéo, une performance multimédia ou une installation qui jouent avec la relation entre public, salle et écran.
  12. Le Super 8 est un format de film cinématographique, lancé par Kodak en 1965, à la base prévu pour le cinéma amateur.