Partage de connexion

À 13h30 (heure française) j’ai rendez-vous pour un video call avec Jialai Wang. La sonnerie de WhatsApp retentit, je décroche. Elle se trouve à Shanghai, en tournage de son prochain film. Là-bas, c’est déjà le soir 1. En voyant s’ouvrir sur mon écran la fenêtre où s’affiche son visage, je ressens un effet de déjà-vu. Ça m’évoque la première partie de son film, composée entièrement de scènes de conversations téléphoniques entre la réalisatrice, sa mère et sa grand-mère. Les visages apparaissent en plein cadre, saisis dans un même plan rapproché. Avant de commencer interview, je lui demande :

Comment se prononce le titre de ton film ?

Ça se prononce « pa-ra-ga-té ». C’est traduit phonétiquement du sanskrit.

Ça vient d’un sütra bouddhiste 2 parmi les plus connus, que ma mère et moi récitions tous les jours quand j’étais chez elle. Ça signifie « aller au-delà ». Je trouvais que le sens correspondait bien à la question du deuil qui est abordée dans le film. Aller au-delà de la mort, au-delà de la souffrance personnelle.

Au début du film, immobilisée en Belgique à cause de l’épidémie de Covid, la réalisatrice Jialai Wang assiste, impuissante, aux derniers jours de sa grand-mère. Une fois en mesure de retourner en Chine, elle retrouve sa mère, seule. Je m’interroge sur l’écriture de son film qui s’est entremêlée à sa vie personnelle.

Comment avais-tu anticipé ton tournage en Chine ?

Je ne l’ai pas trop préparé. J’avais commencé par filmer ma mère pour un exercice à l’Insas 3. Depuis la Belgique, je ne pouvais la filmer qu’avec mon téléphone pendant nos appels vidéos. Finalement, j’ai continué parce que j’avais l’impression qu’avec le temps, j’apprenais à mieux la regarder à travers l’écran, à mieux la connaître.

Puis j’ai eu envie de faire la même chose avec ma grand-mère. Mais sa mort a tout changé, ça a été un choc. J’avais perdu ma raison de rentrer en Chine et de faire le film. Comme j’avais déjà acheté mes billets d’avion, j’y suis quand même allée, à la fois pour chercher des traces de ma grand-mère et de mon enfance, et pour voir ma mère. J’ai quand même enregistré des images là-bas, mais je voulais juste faire ça pour moi au départ. Une fois de retour en Belgique, j’ai mis deux mois pour me dire qu’il fallait faire quelque chose avec tous ces rushes. Ensuite, après avoir trouvé une boite de production avec laquelle travailler, le montage a duré six mois. Le film s’est vraiment écrit à ce moment-là.

D’une certaine manière, son parcours entre les continents fait écho au mien. Je suis également familière des relations familiales longue distance qui imposent un certain cycle de retrouvailles et d’adieux. La traduction du titre que me donne Jialai Wang m’éclaire aussi sur un autre enjeu du film : aller au-delà d’une certaine distance affective, qui se glisse, en plus de la distance géographique, entre les membres d’une famille. Un plan du film me revient en mémoire : alors qu’elle vient d’arriver à Shanghai, Jialai Wang observe, derrière sa caméra, sa mère qui a les yeux rivés sur son téléphone. De profil, absorbée par l’écran, sa peau brunie et abîmée par les ans, elle apparaît soudain si proche – et pourtant si distante émotionnellement.

Au début du film, tu es loin de ta famille. Puis, en Chine, tu te retrouves à cohabiter avec ta mère. Comment se sont passées vos retrouvailles ?

Bizarrement avec la distance, j’arrivais plus facilement à entrer dans son monde. Elle m’a parlé de son rapport au bouddhisme, qui prend beaucoup de place dans sa vie, elle m’a aussi confié des choses profondes : qu’elle se sentait seule, qu’elle souffrait. Il y avait quelque chose d’un peu gênant à reprendre la même routine qu’avant – ça faisait quand même six ans que je n’étais pas rentrée ! On a réappris à se parler, mais ça a pris du temps. En général, en Chine, on a du mal à parler de ses émotions. On a du mal à dire quand on est triste, on ne se dit pas grand-chose. Et on est très peu tactile. J’ai grandi dans ce cadre-là, mais pendant ce voyage, j’ai redécouvert une certaine violence banalisée dans la vie de tous les jours. Je me suis sentie agressée. Je sais que les gens s’expriment comme ça. Ils n’étaient pas méchants, juste abîmés et usés. Quand les gens me parlaient de la mort de ma grand-mère, ils avaient plutôt tendance à faire de grands sourires, pour rendre la situation légère, pour que ça passe. Ça m’a beaucoup frappée cette façon de gérer la mort.

Qu’est-ce que ça représentait pour toi de revenir sur les lieux de ton enfance ?

Je n’ai pas de bonnes relations avec ma famille, mais je suis nostalgique de cette période, notamment de la maison de ma grand-mère. Quand je suis retournée en Chine, j’ai essayé de retrouver ce que j’avais connu. Mais, entre-temps, la société, mon quartier, la ville ont évolué. Et moi aussi. Je vagabondais un peu, je cherchais des traces de ma grand-mère, alors je suis allée parler aux personnes âgées que je croisais dans le quartier.

Alors que notre video call touche à sa fin, quelque quarante minutes plus tard, la connexion tient toujours. Après avoir échangé sur la diaspora chinoise, je lui pose une dernière question :

De quoi parle le film gue tu es en train de tourner en ce moment à Shanghai ?

Je voudrais continuer à creuser le passé de ma mère, notamment comprendre l’origine de sa conversion au bouddhisme, mais aussi celle de mon père, qui est devenu catholique. Les gestes rituels, notamment pour aider les morts à rejoindre l’au-delà m’intéressent. J’aimerais montrer le rapport paradoxal qu’on a au deuil en Chine. C’est un tabou intense dont les gens ont peur qui est pourtant présent dans les gestes du quotidien.

Nous raccrochons et je remarque que je n’ai pas demandé à Jialai Wang le titre de son prochain film. J’ouvre une fenêtre de recherche, tape son nom, et finis par trouver l’information : La Revenante.

  1. Il y a six heures de décalage entre la France et la Chine.
  2. Le terme sútra désigne la mise par écrit d’un enseignement « pourvu de la sacralité conférée par la parole du Bouddha et de la Loi ». La transcription « paragate » provient du Sútra du Cœur.
  3. Institut Supérieur des Arts (Belgique)