Dans une cuisine bruxelloise, quatre sœurs se réunissent la nuit autour d’un jeu : elles piochent tour à tour dans une boîte des petits bouts de papier sur lesquels sont écrits des mots, qu’elles commentent. Samira, la cadette, les filme. « Merde », dit à mi-voix l’une des sœurs en tirant dans la boîte le mot famille. Autour de la table, il manque une personne : l’aînée de la fratrie de cinq filles, engagée il y a des années dans un mariage arrangé scellé par son père alors qu’elle n’avait que dix-sept ans. Leur mère, Yuma 1, n’a rien dit. Cet événement est à l’origine de la rupture de confiance entre les filles et leur mère, et le silence s’installe entre elles.
Les Miennes dissèque la complexité du lien mère-fille, et le démultiplie : des filles, il y en a cinq pour une seule mère. Et ces filles deviennent mères de filles à leur tour, et la mère a elle aussi été fille et sœur avant d’être femme et mère. La réalisation du film est portée par l’envie de résoudre le conflit familial, et si la mère est le personnage central du film, c’est bien la réalisatrice qui orchestre un processus thérapeutique. Mais un film peut-il faire office de thérapie familiale ?
« Je pense que c’est quelque chose qui va nous aider tous… Sans devoir passer par un psychothérapeute ou un imam » déclare l’une des sœurs, alors que toute la famille est réunie dans le salon.
Le nœud autour de la parole de la mère est posé dès les premières séquences du film. Dans la scène d’ouverture, la voix de Yuma est présente à travers un message téléphonique accusateur qu’elle laisse à sa fille. Lorsqu’elle apparaît pour la première fois à l’image, la réalisatrice lui installe un micro-cravate – image qui n’a d’autre intérêt que de mettre l’accent sur cette parole tant attendue. Mais lors de la réunion familiale qui suit, Yuma est mal à l’aise et se dérobe aux questions pressantes des un·es et des autres. Elle crie sa souffrance, mais peine à en formuler les raisons face à ses filles et son mari. Le fil conducteur du film est la voix off de Samira qui tente de reconstituer l’histoire de sa famille. Les différentes temporalités sont rendues visibles par la multiplicité des supports utilisés : photos familiales, caméscopes, téléphone portable… En effet, depuis l’adolescence, Samira filme. Elle capte les fugues de ses sœurs, les vacances au Maroc et les déménagements, portée par une nécessité inconsciente de documenter les petits événements familiaux. Le montage crée des correspondances entre ces images hétéroclites, les sœurs semblent se répondre d’une époque à l’autre – les images de leur adolescence éclairent les problématiques de leur présent – et par flash, surgissent les images pixelisées du mariage de la sœur aînée – réminiscence du souvenir qui les hante toutes. Pour le film, la réalisatrice décide de reproduire le trajet maintes fois effectué dans son enfance et suit ses parents au Maroc, pour emmener sa mère dans son village du Rif. Yuma est de tous les plans et elle s’en accommode peu à peu, fière que sa fille vienne filmer les lieux de sa jeunesse. Des souvenirs d’enfance tendres reviennent à Samira, comme lorsqu’enfant elle prétendait être malade pour que sa mère reste à ses côtés en lui récitant des sourates. L’image est invoquée puis immédiatement inversée : Samira est au chevet de sa mère, et la réconforte alors qu’elle lui fait part d’un souvenir douloureux.
À travers la tentative de soigner une famille, le film fait apparaître l’histoire de toute une communauté – celle des travailleur·euses rifain·es installé·es en Belgique, et de plusieurs générations aux vécus qui paraissent irréconciliables En allant à la rencontre de sa mère, Samira pense soigner toute la famille, mais une fois son histoire partagée, Yuma se dérobe au processus thérapeutique : « Débrouillez-vous toutes seules, j’ai rien à rajouter », finit-elle par déclarer. Après tout, elle a traversé seule les épreuves auxquelles elle a été confrontée. C’est dans ce refus que se trouve le lien entre leurs générations. Dans ses gestes de désobéissance – à son mari, à ses filles, à la société européenne dans laquelle elle est supposée s’assimiler – Yuma trouve sa liberté. En ricochet, ses filles négocient la leur.
- maman, en rifain.