Mimer le geste

La musique d’un film suffit souvent à réactiver les émotions que l’on a pu éprouver en le voyant. Pensez à une chanson de Serge Rezvani, « Jamais je ne t’ai dit que je t’aimerai toujours, oh ! Mon amour ». Ajoutez à cela le symbolisme de couleurs franches, rouge et bleu, une scène de lecture dans le bain, et voilà que, peut-être, se reconstituera en un bloc votre expérience de spectateur de Pierrot le fou et que la jubilation que vous aviez pu ressentir à la vision de ce film réaffirmera sa présence en vous pendant le visionnage de Petit Isaac e sua mae Inês.

Ni remake, ni simple jeu de citation, ce court-métrage s’amuse à transférer l’identité artistique du film de Godard dans l’intimité d’une relation entre une mère et son fils. À la manière des baquets de Mesmer, qui faisaient passer le fluide magnétique d’une personne à l’autre, la reprise d’un petit nombre d’éléments emblématiques de Pierrot le fou suffit à transfigurer les activités quotidiennes d’Inês et d’Isaac. Il sort du bain, sa mère le sèche, joue avec lui, le fait rire ; le peignoir qu’elle porte rappelle celui de Pierrot – en réalité Ferdinand ; son profil pâle se superpose dans notre esprit à celui de Marianne. Le thème musical entêtant de Pierrot le fou nous parvient du fond de l’appartement : il entremêle davantage les deux films, dans un aller-retour entre des émotions anciennes, liées aux images de Godard, et de nouvelles émotions, plus douces, portées par les gestes tendres d’Inês. Et alors que la caméra s’attarde sur les reproductions de tableaux de maîtres (Schiele, Dürer, Matisse), nous nous souvenons des peintres que citait Godard : Renoir, Picasso, Velasquez. Comme Isaac qui empile des cubes bleus et rouges, le spectateur détecte les analogies proposées et en échafaude des formes : la proximité entre les deux films est immédiate. Proximité factice ? Que faut-il garder d’un film pour que son propos en habite un autre ? Que reste-t-il du récit de Pierrot le fou dans cette convocation visuelle et sonore du film de Godard ?

Au-delà d’une série de références, le film questionne la force de notre relation affective aux œuvres. En s’arrêtant sur des aspects particuliers de la mise en scène, et non sur son ensemble, il lie notre plaisir à une simple familiarité avec les images, les sons, de manière presque fétichiste. Les motifs de Pierrot le fou, ce road-movie aux personnages déchirés par leur passion, changent de sens lorsqu’ils sont intégrés à un univers domestique paisible. Amour fusionnel d’un côté, amour maternel de l’autre : les propos des deux films se distinguent, du moins a priori.

Là où la réalisatrice Ana Eliseu reste cependant très fidèle à sa source d’inspiration, c’est par sa réflexion sur la puissance de l’art, et son impact sur notre vie quotidienne. L’importance que revêtait pour Pierrot l’art et la littérature l’éloignait de Marianne. De même, Inês s’éloigne de son fils, happée par le film de Godard, qu’elle regarde successivement sur son ordinateur puis devant sa télévision. Lorsque Marianne meurt, Inês s’endort. Parallèle bien sûr – les deux têtes sont dans une position analogue – mais c’est aussi une manière de souligner combien son esprit a réellement quitté le petit appartement. Et Isaac, livré à lui-même, mimant les gestes de Ferdinand, vient recouvrir de peinture bleue l’écran de la télévision, et le rend ainsi à son statut de simple objet inanimé. On entend sans le voir le suicide de Ferdinand, suicide qui obéit à l’idée d’une relation absolue à l’art. Ana Eliseu incite à se défier de ce rapport à l’art. D’une belle simplicité, son film appelle à une pratique artisanale du cinéma (son générique ne comporte qu’un nom – le sien !), ouverte sur le quotidien.

Gaëlle Rilliard