Parmi les films de la sélection Expériences du regard de cette année, plusieurs travaillent à rendre leurs mondes habitables. Plus exactement : proposent des solutions pour rendre les vérités de subtiles sensations du corps et du cœur, et restituer ainsi le monde à des présences et à des lieux qui, sinon, disparaîtraient dans le paysage.
Il y a des films qui font un écrin à leurs personnages : magnifique et cloisonné. Un papillon sous verre. D’autres, qui épousent leur traversée du désert, pour les laisser au bord du sublime. À ce jeu de la métaphore, Ali Baba les photos serait un galet. Terne, à première vue, si on le compare à d’autres. Mais une fois glissé dans une bouche, ou mouillé à n’importe quelle eau, il n’y a pas d’objet plus précieux au cœur. Et le cœur est précisément l’affaire du film.
Luce Fournier retrouve Omar, rescapé soudanais, devenu chauffeur pour Uber, et Bastien, militant-chercheur. Deux amis avec lesquels elle a passé un temps, au sein de ce qu’on a appelé la « Jungle » de Calais, cette ville désormais engloutie – avec ses maisons, restaurants, églises, mosquées, salon de coiffure, bars et boulangeries. Le film prend appui sur un terreau pour le moins fragile et mouvant : les ambivalences de la mémoire et des sentiments de la réalisatrice pour un lieu qui devrait être sans amour. Où la police de la République balançait des lacrymos sur des nouveau-nés. Mais où s’est joué aussi, malgré tout, contre tout, le bonheur d’une part de vie, avec ses fêtes et ses amitiés.
Un endroit peut-il être déserté à ce point radicalement ? Dépeuplé des émotions, sentiments et sensations qui l’ont habité et réchauffé ? Ne pourrait-on trouver, quelque part, sur une pierre, sur une herbe, le toucher d’êtres qui ont vécu là – une faille, par où pénétrer, de nouveau ? Car il y a bien l’opiniâtreté avec laquelle, par le récit, par des images de vestiges et d’absence de vestiges, la cinéaste semble chercher à faire sortir de terre ce qui a été – mais qui est perdu, sans retour. Le paysage a été transformé, aménagé, jusqu’à disparaître, avec une telle insistance que l’ancienne ville semble un rêve – et cette nouvelle Lande, plus installée que n’importe quelle ville.
Alors plutôt que de tirer un bilan un peu vain, ou tenter de peupler le vide de cette Lande avec des fantômes, Luce Fournier cherche à déployer un film buissonnier pour conjurer la culpabilité de sentiments équivoques. Film d’amitiés, un peu oblique, d’étreintes, de confidences et d’errances, où elle navigue entre sa simplicité combative d’alors, colorée de joie, une trouble nostalgie pour ce lieu – et son intention de préserver les ponts jetés par le passé en documentant à cette lumière seule, le présent.
On reconnaît avec bonheur la manière, ici prolongée et amplifiée, des films issus de l’école de Lussas ; une manière délicate qui tend à chercher ce qui serait contemporain d’un·e cinéaste et de ses personnages, mais aussi ce qui serait contemporain entre des images, des lieux, des actes et des états émotionnels, moraux ou politiques. Conjointement, et à l’inverse, une manière qui révèle le hiatus entre un alors et un maintenant, entre un ici et un là-bas. Qui éprouve la mise en avant de soi, failles, fêlures et biffures, au beau risque de se confondre avec ses personnages – ou de les perdre. Ultimement, qui ouvre, sinon qui retrouve, la possibilité d’un monde commun.